18. janv., 2019

Pages intimes (131)

 

L'étude psychanalytique et psychiatrique des nations n'a pas été faite, ne sera peut-être jamais faite, car plus encore que celle des individus, elle est intolérable. Et cependant, l'unité du genre humain est à ce prix. De toute façon, la chute du niveau intellectuel a pris des proportions telles, que ce sont des réflexions immédiates, sommaires et brutales, qui l'emportent. L'intellectualité, en soi, a changé de sens, devenant principalement négative. Non seulement le commun des hommes n'a plus le temps ni le goût de lire avec soin et patience, mais il ne pense plus, ne sachant plus ce qu'est penser, scruter, peser. En revanche, dès qu'il s'agit de juger son prochain, l'énergie abonde et les condamnations vont bon train. C'est à une sorte de tentation, ou de prurit d'un véritable suicide collectif que nous assistons, tant à l'échelle de chaque peuple qu'à l'échelle de la planète entière. Les clairvoyants ont vu venir de loin cette forte et sinistre tempête, dès l'an deux mille, quand régnait presque partout un optimisme plat. Elle a crû, se rapproche de son paroxysme, et sauf miracle, un quart de siècle est nécessaire avant de voir s'inverser cette tendance. C'est cependant ce qu'il faut s'efforcer de tenter dès aujourd'hui. J'espère en dépît de tout, j'espère jusqu'à souhaiter un miracle. Nul ne me convaincra que la détestation, la violence, l'installation des murs, la séparation des hommes, l'éloge des frontières incarnent la bonne voie. Et d'un autre côté, nul ne me convaincra non plus qu'une "civilisation de l'amour", pour reprendre une magnifique expression de Paul VI, va subitement triompher, s'imposer et se mettre en place sans de douloureux efforts. Une crise de la pensée européenne est en cours, plus grave que celle que le philosophe Husserl avait repérée et stigmatisée dans le milieu des années trente du siècle écoulé. Et, dans la mesure où la civilisation occidentale est chrétienne, c'est une crise du christianisme lui-même, de la foi, des valeurs essentielles, du sens de la vie, du travail, de la famille et de la mort, qui ronge et même dissout l'Europe, infiniment plus que l'Asie et d'autres cultures. 

Mon malheur et mon drame personnels est que je ne puis, en toute honnêteté et sincérité, apporter à cette interrogation la réponse très simple, expéditive, sans imagination, à laquelle beaucoup pensent et se rallient, parce que, malgré leurs rodomontades, ils ne se sont jamais  embarqués pour le grand voyage. Pour couper court à de longs discours -- que ceux qui savent lire et réfléchir comprennent --  cette solution simpliste est condensée d'une manière frappante dans ce titre d'un récent ouvrage  : "L'identité ou la mort". Pour se placer dans une telle alternative, il faut n'être jamais passé par où je suis passé : la situation de retour impossible dans laquelle je suis, qui parfois me paraît plus difficile que le voyage en soi. C'est en somme un voyage démultiplié, ininterrompu, un voyage dans le voyage, le voyage éternel, le voyage de toujours. Dans le Psaume 139, c'est le "chemin de toujours", la voie de l'éternité, sur lequel je vois Spinoza, hébergé dans la maison de sa sœur, méditer lors de ses nuits studieuses, entre deux polissages de lentilles. Or cette piste de l'éternité, si ardue à deviner et à suivre, est typiquement japonaise. Mes affirmations sont hardies, elles ne s'adressent qu'aux personnes intelligentes, sensibles et de bonne foi. Pour les  autres, qu'ils continuent à errer dans leurs ténèbres, nul n'y peut plus rien. Pour me juger, il conviendrait d"avoir lu tous mes écrits, depuis les lignes maladroites de l'enfance, mélange de Villon et de Lautréamont, adressées aux "frères humains" ; de surcroît, avoir scruté tous mes actes. C''est ainsi qu'en mai 2002, effaré par le cours que prenaient soudain toutes choses, ayant déjà rencontré un général sinologue, j'écrivis, peut-être sur le conseil de ce dernier, une courte lettre au général Masson, lequel me répondit : "Votre lettre est sur mon bureau, venez me voir au Secrétariat de la défense nationale, dépendant du Premier ministre." Je m'y rendis. Étant inassimilable par nature et par tempérament, je n'obtins pas le poste de veille auquel, par la suite, il me proposa de me porter candidat. Depuis lors, j'ai parcouru un très long chemin, dans le temps même où la République accomplissait le sien, qui paraît maintenant si court. Entre 2002 et 2019, peu de choses se sont modifiées, tout s'est aggravé. Mon long séjour au Japon, une asiatisation complète, de part en part, mon étrangeté absolue de bourguignon chinois, japonais, me firent prendre conscience d'une identité supérieure, douloureuse, difficilement accessible au commun des hommes, sans mépriser, diminuer ou inférioriser ceux-ci.  Car pour y accéder, il faut passer par une terrible souffrance du corps et de l'esprit, du mental et de l'âme. Ce n'est pas un chemin naturel. Parce que la sainteté, en soi, est un grand voyage, seuls de grands saints ont pu passer par cet arrachement, parfois sans bouger, parfois en bougeant, tels les itinérants juifs,  ou musulmans tout autant, dont les noms sont sur toutes les lèvres des croyants comme des experts. Dans ma lettre, en substance, j'exposais que la question du Moyen-Orient, qui en 2002, était déjà brûlante, n'était que le prélude, le signe avant-coureur d'une autre, celle de l'extrême-orient ; et donc que la fameuse "question d'orient" sur laquelle planchèrent tant de candidats aux concours du quai d'Orsay, et tant d'historiens, atteignait des proportions insoupçonnées. Le fameux écart Nord-Sud possédait des dehors rassurants, économiques et financiers ; il était possible d'y mettre bon ordre avec des moyens technico-scientifiques, l'idéologie du progrès dont on nous rebat les oreilles, quoique de moins en moins. Par contre l'écart Est-Ouest fait appel à des notions psycho-culturelles, philosophiques ou religieuses. Ne le combleront pas, pour faire court,  les "stratégies du musée Guimet", ce qu'il serait possible d'appeler les catégorisations, typologies ou classements muséologiques. Et curieusement, cette prise de conscience commence à peine. C'est un terrain vierge, une discipline neuve, à l'effarement des spécialistes et des experts, pour qui tout cela est bien connu et maîtrisé, par eux-mêmes, depuis très longtemps. J'entendis récemment un commentateur expliquer que le pouvoir central de Beijing ne contrôle pas, ou moins qu'on ne l'imagine, la Chine centrale, puisque la langue du Sichuan est le sichuanais, non le mandarin.  A quoi il est facile de rétorquer que ce qui contrôle et unit la Chine, depuis l'antiquité, c'est l"écriture, les sinogrammes, le caractère chinois, au propre et au figuré ; sans omettre le fait que le sichuanais, ou le cantonais, relèvent de règles linguistiques semblables au pékinois, fort éloignées de celles de l'indo-européen. Puis, s'avance sur des chemins encore plus périlleux celui qui prendrait note de la récente déclaration d'un haut responsable militaire chinois, à propos des manoeuvres navales anglo-américaines, dans la région : "N'oublions pas que les Américains ont peur de la mort ...". Si la Chine faisait face à Sparte, elle ne se hasarderait pas à un tel propos. Ce sont des propos qui se tiennent face à Capoue, ou face à une Béotie, face aux béotiens.

Et cependant, à titre individuel, et pour ceux, que je n'imagine pas nombreux, qui me suivent et saisissent véritablement ce que je veux exprimer ici, une seule issue s'impose ; d'une part la non-violence absolue, cette résistance spirituelle, de type gandhiste ; d'autre part une philosophie profonde de l'éternité dans l'amour, présente autant chez Spinoza qu'à travers  les Psaumes, ou les stances bouddhistes, ou dans les écrits de Teilhard de Chardin, pour qui a le cœur large, et une expérience vaste, sans parti-pris.