14. janv., 2019

En lisant "Jeune fille modèle", premier roman de Grace Ly (2)

 

C'est un feu d'artifice  Fleurs de flamme. Sous la plume vive et multicolore de Grace Ly, tableau après tableau, dialogue après dialogue, surgit le petit monde, le petit peuple du quartier chinois du treizième arrondissement, Avenue de Choisy, Olympiades, l'esplanade des tours d'où il arrive qu'un désespéré se jette, du vingt-quatrième étage. La tante est coiffeuse, l'oncle, chauffeur de taxi, la mère d'un ami arabe fait des ménages. La vie n'est pas rose, mais l'auteur, grâce aux sacrifices de sa mère, étudie au Lycée international, où, hélas, elle ne se sent pas toujours  à sa place.  Où est le père ? -- le lecteur ne l'apprendra qu'à la fin, c'est le plus curieux de l'histoire. Ce livre est, avant tout, la recherche anxieuse d'un père, et de soi-même, à l'ombre des conséquences lointaines de la guerre civile au Cambodge. Mi-consciemment, mi-inconsciemment, comme pour me préparer, je lus, dix jours plus tôt, les ouvrages que François Ponchaud, des missions étrangères de Paris, consacra à ce drame. Il quitta Phnom Penh, à l'ultime moment ; il vécut, en tout, plus de quarante ans dans ce pays, fit partie du groupe de traduction de la Bible en langue khmère ; il y vit encore. Je me sens d'autant plus proche de lui, qu'il respecte  profondément le bouddhisme et les bouddhistes. Il est conscient de la sottise qui consiste à exporter, telle quelle, dans une culture très étrangère, la liturgie romaine. Par exemple, utiliser un encensoir au lieu des trois bâtonnets traditionnels, qui d'ailleurs, sont visibles à plus d'une reprise, entre les mains gercées par le travail des héros du livre de Grace Ly. Celle-ci, c'est très compréhensible, se voudrait en dehors de la tradition, en lutte avec elle. Mais, de gré ou de force, sa mère, sa grand-mère, sa famille, et sans doute l'atavisme, l'hérédité, puis les caractères chinois, les sinogrammes, la ramènent à la sinitude, à ce "non-sourire", celui de sa mère au restaurant, sourire qui fait contre mauvaise fortune bon cœur, qui fait de son mieux : sourire discret, bien que sa fille abhorre la discrétion ; sourire fin, fatigué de travail, d'efforts d'adaptation, d'une impossible recherche d'assimilation, un sourire qui n'en est pas un, qui s'efforce d'en être un, un sourire soumis, d'apparence seulement, sans l'être, comme celui de l'oncle, chauffeur de taxi, au milieu de la circulation chaotique de Paris ; un sourire poli, stylé, qui observe, sans colère, l'absence de honte, tolère, sans répliquer, les pires grossièretés et vulgarités ; un sourire aussi bien khmer que thaïlandais, japonais, un sourire d'Angkor Vat, un sourire du Bouddha, en dépit de tout, mêlé de larmes, conquis sur la souffrance, la désespérance, les misères, non seulement la pauvreté ; un sourire désarmé et désarmant. Oui, un "non-sourire", au-delà du négatif et du positif, au-dessus de toute expression. Les constats historiques de François Ponchaud, comme les notes intimes de Grace Ly, vers la fin du roman, sont comme l'endroit et l'envers d'une même réalité accablante. On reste, au demeurant, sous l’impression que cette période de l'histoire, ces événements incroyables, inimaginables, restent et resteront en partie inexpliqués ; que les étudiant boursiers, qui, en France, aux dires du prince Sihanouk, y devenaient marxistes, n'ont pas livré leur dernier secret, sans compter le secret, les énigmes de ce prince lui-même, qui, en compagnie de la belle reine Monique, rendait si souvent visite à la Chine du président Mao, sur invitation, ou non. L'histoire, les histoires, c'est un mélange de bruits et de fureurs, d'absurdités décourageantes, méli-mélo insoluble de vérités et de faussetés que l'on se prend à mépriser, à délaisser, parce qu'elles nous échapperont toujours. La lecture d'épais livres, d'ouvrages laborieux ne nous laisse pas plus avancés. C'est pourquoi la littérature est si importante, ou l'art. Jeune fille modèle nous apprend qu'Ama, mère qui se bat, inconsciente, sur un lit d'hôpital, dansait, qu'elle fut, autrefois, une apsara, une déesse de l'air et des vents, pourvue d'ailes, qu'elle participa aux danses royales pour accueillir le général de Gaulle, lors de son mémorable et très oublié "discours de Phnom Penh", avant de fuir, recueillie par tante Brigitte, qui, par chance,  s'était mariée à un Français plus âgé qu'elle, lequel dut, jusqu'au divorce, dans son salon de La Motte- Picquet Grenelle, voir s'entasser les réfugiés, les migrants. Oui, finalement, c'est toujours la même histoire. L'exil, l'exil sans fin, et au bout, celui de la mort, la capitulation, la reddition, le dernier naufrage. 

En dépit ou à cause de cette obsession de la nourriture, à chaque page du roman, les larmes montent aux yeux. Tant de misère, tant de malchances, tant d'épreuves, tant de regrets, tant de travail ; mais après tout, c'est la vie, et il faut manger pour vivre. La nourriture nous console, nous conforte et réconforte, nous traverse, elle transite en nous ; c'est le monde qui passe en nous. avec son sel ou son sucre, son piment, son ail.  Dans les ingrédients les plus simples du quotidien, dans la tambouille au menu, la marmite, le bol, le wok, la poêle et les baguettes, longues ou courtes, nacrées ou non, deux fois, trois fois, quatre fois par jour, ou plus, le grand souffle passe. Couper, malaxer, concasser, frire, cuire de mille façons, à l'huile, à la vapeur,  c'est le premier des arts et la première des philosophies. C'est ce que, pour mon compte, le père François HuangHuang Jia-cheng, me fit comprendre. La diététique se veut une médecine, une  pharmacopée qui, contre toute attente, va tirer Ama, Mère, de son lit du boulevard de l'Hôpital, parce que la médecine chinoise des plantes, dans bien des cas,  surpasse en sagesse et en connaissances la médecine moderne occidentale. Sa fille devra avoir l'audace, la  témérité, la responsabilité  d'administrer, en cachette, par perfusion, cette potion préparée par la grand-mère. Le meilleur, le pire, le bonheur et le malheur, tout arrive en famille. Bonheur en famille, le bonheur de la famille, je m'en souviens bien, c'est un plat vietnamien que me cita, jadis, ma belle-mère. La mère est sauvée. Au dernier chapitre, tout le monde part en Thaïlande, pour la première fois en vacances, dans les îles du sud. J'ai mes objections à cette fin, elle n'est pas des meilleures. Choque surtout le pays de destination, même si la ravissante jeune épouse du facteur Jérôme nous y conduit, et si, comme le Cambodge, et du reste le Japon aussi, la Corée, c'est le pays des sourires. Rien n'est parfait en ce monde, ni en soi, dans l'Histoire, ni dans les récits des hommes. Ce livre est une suite de paragraphes, courts ou longs. Ils ne sont pas numérotés, j'en ai compté, sauf erreur, quarante.  "4", la mort, la mort encore, en chinois, en japonais, peut-être en khmer aussi. Pas de chambre "quatre" à l'hôpital. Le récit appelle une suite. Car Ama, Mère n'est plus de ce monde, je le sais depuis l'interview de Zoé Varier. Je m'attendais à ce qu'elle ne réchappe pas de ce premier roman, mais suis ravi que la médecine chinoise, non la médecine moderne, la remît sur pied. Je ressemble trop à Corentin, l’œuf dur, le confucéen, le blanc le plus sympathique du livre, quoique un peu ridicule, pour ne pas m'en réjouir, avec l'auteur et avec la grand-mère, avec toute la famille. Bref, tout est bien qui finit bien. A table ! à table ! 慢慢吃. C'est l'ultime conclusion et message du livre. 
 
C'est un roman qui donne faim, et en même temps, qui laisse un peu sur sa faim. Mais qu'est-ce qui, maintenant, ne me laisse pas sur mes faims ? En tous cas, il se dévore. L'auteur est douée pour faire parler les sensations, éclater, exploser les saveurs en bouche, comme le prétendent et l'expliquent les chefs-cuisiniers modernes. L'auteur a le sens des couleurs, des parfums, des fumets, des odeurs, des cinq ou cent saveurs, tous ses sens sont en éveil. C'est une oeuvre sensuelle, mais qui réussit à rester pudique, par prodige, conformément aux désirs d'Ama, la mère, la sacrifiée -- elle qui pensa, non sans raison, que "flâner" ne se traduit jamais bien en chinois ; ni du reste en japonais. Et qu'il ne faut pour rien au monde laisser perdre un grain de riz, au fond d'un bol. Ma mère ne fut pas chinoise, mais plusieurs fois j'ai pensé à elle, au long de cette lecture. Tout lecteur, ou presque, pensera ici, à un moment ou à un autre, à sa propre mère. Toutes les mères, chinoises ou pas, se ressemblent -- ou presque. Ma nounou, comme il se dit, madame Liu, française, avait épousé un Chinois. C'était peut-être le cas de Corentin, l'intellectuel du roman, celui qui cite à plaisir Confucius. Le père Huang, l'oratorien de Saint-Eustache, aurait aimé ce livre, car celui-ci célèbre la cuisine, et la piété filiale. Je le lui demanderai, j'en parlerai avec lui, je l'interrogerai quelque jour, à son restaurant des Halles du  ciel, au Bambou d'or des célestes. 
 
 
Grace Ly : Jeune fille modèle, Fayard, 2018. 
 
François Ponchaud : Cambodge, année zéro, Julliard, 1977   
                                     La cathédrale de la rizière, Fayard, 1990 
                                     Une brève histoire du Cambodge, Ed. Siloë, 2007