14. janv., 2019

En lisant "Jeune fille modèle", premier roman de Grace Ly (1)

 

En lisant Jeune fille modèle, premier roman de Grace Ly ... (1) 

 
Je me suis rendu à la librairie Le Phénix, boulevard Sébastopol, lieu le plus officiel possible, pour faire  l'emplette de ce livre. Que ce lieu a changé depuis sa création par Régis Bergeron ! Il fut un temps où cette librairie chinoise ressemblait à un antre de conspirateur. Son propriétaire était comme perdu au milieu des livres débarqués de Beijing, entassés sans ordre ici et là, sentant la colle, une odeur enivrante. Il fut longtemps difficile de s'y procurer les Entretiens de Confucius. C'est maintenant une librairie de luxe, installée sur deux étages. A cette métamorphose, se mesurent l'essor et la renaissance de la Chine. Celle-ci s'est réveillée.
 
J'ai fait la connaissance de Grace Ly par le biais d'une émission de France Inter, le samedi soir.  Intitulée "D'ici et d'ailleurs" elle était consacrée aux émigrés installés en France de longue date, ou nés en France au croisement de plusieurs cultures, de plus d'une langue. Depuis plus d'un an, cette émission, à la même heure, s'appelle "Babel sur Seine"; titre assez bon, quoique moins que le précédent. Mais je ne l'écoute plus, car, et j'en suis désolé, la nouvelle présentatrice me déplaît. Quand  Zoé Varier faisait l'interview de ses invités, un courant du grand large passait sur l'antenne. Je ne l'aurais manqué, le samedi soir, pour rien au monde.  Un souffle fort. Me consolant, me vivifiant, l'étrangeté en soi faisait une apparition sur la Seine. La scène. La Cène. Je décollais, je me rassérénais, je me sentais moins seul.  
Je vais dire ce qui retint mon attention sur Grace Ly. Ce fut à la seconde où, Zoé Varier lui demandant quelque chose que j'ai oublié, mais qui appelait une réponse en chinois, je la sentis prendre sa respiration, se concentrer, hésiter, faire appel à un autre logiciel dans son cerveau, dans sa mémoire. Elle se révélait double, ou triple, car, si elle parle peu la langue khmère, elle est issue d'une famille chinoise du Cambodge. En elle, et ce n'est pas un sort facile, trois mondes, trois exils se télescopent. Ému par sa vitalité, impressionné par ses bonheurs d'expression, je lui écrivis, ainsi que d'autres auditeurs comme moi, dès le jour suivant, un dimanche matin. Je consultai son site consacré aux restaurants asiatiques de Paris. J'appris que si elle était à la tête d'un groupe important de "bananes jaunes", j'étais, quant à moi,  un "œuf dur". Elle et ses amies, jaunes au dehors, blanches au dedans ; moi, avec quelques autres, comme Corentin dans le roman, blanc en apparence, jaune à l'intérieur. Je me joignis à tous ceux qui l’encourageaient à écrire, décrire son expérience.  Elle désirait le faire depuis l'enfance. Qui ne le désire pas, de nos jours ? -- encore faut-il passer à l'acte, en avoir le temps, la conviction, les moyens, le talent. Puis j'attendis la parution de son livre, qui ne tarda pas. Prenant connaissance du titre, oserai-je avouer que je m'attendais aux confessions, à la chinoise, d'une "Jeune fille rangée". Comment, si longtemps après ce classique de 1958, une exilée chinoise, mais née ici, parfaitement implantée, selon toutes les apparences, traiterait-elle ce thème ?  En effet, dans son entretien avec Zoé Varier, l'auteur avait insisté sur l'éducation sévère que lui avait dispensée et imposée sa mère. Celle-ci tenait un restaurant, se sacrifiait pour que sa fille échappe à ce destin, si commun chez les Chinois à l'étranger : la restauration, les joies et les enfers de la cuisine. Sa fille devait à tout prix devenir avocate, médecin, ingénieur, ou pianiste.  Elle fut avocate, métier qu'elle voue à la cause des Chinois de Paris  Et maintenant, à ce titre, elle joint celui de romancière, autre mission en son genre. 
 Le roman se lit en moins de trois heures. Le premier soir, j'allai d'un trait jusqu'à la page 199, me demandant si je devais le terminer cette même nuit. Il n'était pas trop tard. Dix heures trente. L'envie me tenaillait de poursuivre; Je remis au lendemain soir la lecture du dernier tiers. Décision difficile. A dire vrai, ce que je désirais le plus, à ce moment-là, à dix heures trente, était de me précipiter vers un restaurant chinois, pour le moins vers l'une de ces cantines asiatiques, il en existe plus d'une dans mon quartier comme il en existe partout,  cantines, à Beijing "xiao chi" 小吃 qui, à Paris, remplissent la fonction importante de combler le vide de la restauration légère, abordable, confortable et délicieuse.
 
Le roman, pour présenter les choses rapidement en deux mots, se passe en deux lieux vitaux : le restaurant et l'hôpital. C'est dire qu'il parle de la vie et de la mort. On y est saturé d'odeurs, de parfums, de couleurs, de saveurs, de recettes, de bruits de cuisine, toute une joie de la table, une philosophie de la nourriture. Et à d'autres moments, sans savoir pourquoi, on se retient pour ne pas fondre, impromptu, en larmes. Ce mélange de drame et de plaisir fait sur le lecteur un curieux effet. Je confesse que j'en fus parfois gêné. Mais déranger le lecteur, jusqu’à l'agacer, le contrarier, tout en l'émouvant, n'est-ce pas le signe de la réussite, de la victoire d'un romancier ? Et même son devoir, sa vocation, son destin. Pitié, terreur, larmes, exaltation. exultation. Le sublime, le grandiose affleurent dans ce livre, et tout le monde sait que, dès lors,  le ridicule est proche. Mais de celui-ci renaît, ressuscite, tôt ou tard, le sublime ; et ainsi sans fin. Quand le père Huang, qui tant de fois m'invita au restaurant  chinois, en sa seule compagnie, ce qu'aucun professeur français ne fit jamais, me signifia un jour que j'avais saisi, dans ma petite thèse sur Li Da-zhao, Li Shou-chang, ce socialiste mort tôt martyr, innocent de ce qui devait suivre -- le trait essentiel de la pensée chinoise : "le mysticisme pratique" -- je ne compris pas véritablement ce qu'il désirait me dire, ce que cette expression, surgie spontanément sous ma plume, avait de particulier. Il faut des années et des années avant de saisir et de mettre en oeuvre, dans l'existence de tous les jours, "le mysticisme pratique". Et, plus peut-être que les Japonais, les Chinois excellent dans l'application de cette formule. Une recette véritablement magique. Une recette de cuisine philosophique. C'est ce que ce premier roman, à mes yeux, mes oreilles, mon palais, mon odorat, mon toucher, démontre à l'évidence. Luxuriance des sensations. Philosophie forte, sans intellectualisme. Pour moi qui aime, préfère le classicisme, prône le néo-classicisme, et citerais volontiers Confucius, comme l'apprenti sinologue, Corentin, dans le roman, et sa mère Eliane qui se grime en Chinoise, heureuse d'arborer la longue robe fendue de la tradition ; pour moi, c'est au fond la plongée dans un idéal inconnu, difficile, malgré la suite peu commune, et véritablement rocambolesque de mes expériences. A cette occasion, je réalise que je suis finalement devenu plus japonais que chinois. Seulement voilà ! Pendant dix ans, j'ai partagé l'idée que le Japon est un petit pays méprisable,  qui ne vaut pas la peine d'être pris en considération, à côté de son ennemie, la grande Chine, à qui il fit tant de mal. Et auparavant, par mon court mariage avec Hien, j'ai goûté à cette joie particulière de devenir le défenseur d'un petit pays d'Asie ; j'ai mangé deux fois au moins, une fois à Paris une fois à Hong Kong, de ces œufs couvés qu'aiment les hommes vietnamiens, qui ne sont pas durs, mais où l'on discerne nettement l'embryon en formation, ses plumes, et du sang. Plus tard, j'ai commandé en chinois du chien, au menu à Beijing, au carrefour de Xidan, face à des serveurs et des clients surpris, car j'étais seul, je m'exprimais passablement dans leur langue, si complexe, si inaccessible, et j'aimais cette viande chaude en bouche, comme du gibier, bien avant de devenir végétarien au Japon. Et la première scène du Canal de l'exil, entre Ivan et le père Huang, se passe au Bambou d'or, restaurant fictif des Halles. La serveuse chinoise que je décris là est un mélange, une image croisée de toutes celles que j'ai pu observer, ici et ailleurs. Moi-même je n'en finirais pas, de parler de ces plats, de ces repas, de cet enthousiasme à table, tout comme Grace Ly n'en finit pas. Chacun de mes romans renferme  sa scène de cuisine, sa recette, le plat préféré du héros. Et pourtant, certainement, jamais je n'atteins à l'authenticité de Grace Ly. Elle parle d’expérience. Sa mère malade, elle a dirigé le restaurant, elle aurait pu en hériter, elle y a échappé de peu. Je ne suis qu'un client, un gastronome, ou un gourmand, c'est selon. Et cependant, je reste aussi très différent du facteur, Jérôme, qui s'amourache de la ThaïIande, occupe invariablement, assis, une chaise trois-quart, et ne connaît pas la honte. Différent aussi des clients qui abusent de la gentillesse des restaurateurs chinois, en les obligeant à modifier les menus fixes. Différent plus encore des inspecteurs qui contrôlent les réfrigérateurs, pour voir si, par hasard, ne s'y trouvent pas du chien, ou bien du chat, une denrée interdite. J'aime le durian, "messire Durian", dont je parle dans le Temple des souterrains, qui embaume fort, et qu'avec un minimum de formation, de préparation, comme à Tokyo Nataya Yamakanon le fit pour moi, les fanatiques du fromage très fort, bleu, ou puant, pourraient aisément apprécier, aimer, adorer, malgré son prix élevé à Paris, et ses piquants rébarbatifs. C'est un fruit qui est un gâteau, une crème, un onctueux délice. Est-ce par une atroce jalousie qu'il est inconnu, ou peu connu ici ?