11. janv., 2019

Pages intimes (130)

 

Les écrans sont glacés. Tout le monde est déjà mort. La planète tourne dans le noir. Et pourtant brille une lueur.  C'est elle qui fait vivre, survivre. C''est elle que les croyants tentent, le plus souvent vainement, de communiquer. Tant de faits se liguent, se coalisent, au contraire, pour  l'éteindre. Tant d'insultes, tant d'immondices. Sur le papier, celles-ci seraient plus difficiles à répandre. La main hésiterait avant de les écrire,  tremblant de rage. Il faudrait trouver une enveloppe, un timbre, une poste, verser, déverser le tout dans l'abîme postal. Sur la Toile dans le Grand Filet, ces obstacles sont levés. Insulter est la passion du siècle, au rythme d'un jeu infernal de ping-pong, du tac au tac. C'est aussi un moyen commode de se faire un nom, en quelques clics. De même que, pour les femmes, se promener nues en public, c'est-à-dire jouer et gagner sur les deux tableaux : imiter les hommes d'une part ;  se prévaloir de la féminité d'autre part. En vérité, l'Occident contemporain, pas celui qui fut créatif, véritablement génial, dans le passé, a étendu  et distendu la liberté, ou plutôt la fantaisie, ou plutôt le caprice, au point d'autoriser, mieux encore de vanter le droit individuel de faire, et de dire n'importe quoi.  Quelquefois au nom même du Christ, lui qui s'écrie dans l'épreuve : "Ils ne savent pas ce qu'ils font ! Père, pardonnez-leur." Lui qui eût pu ajouter, qui ajouterait aujourd'hui : "Ils ne savent pas ce qu'ils disent ! Père, pardonnez-leur ...". Ils ne savent pas ce dont ils parlent, car ils déblatèrent. J'observai un jour, peu après mon retour, un petit troupeau d'enfants pénétrant gaillardement dans la cathédrale Saint-Gervais. Ils piaillaient, vagissaient, sans peur, agitaient bras et jambes. Leur éducateur, seul, demeurait muet. Agiter en désordre bras et jambes, surtout parler, parler, est un signe, dit-on, de santé, d'expressivité, de bonne humeur, de joie de vivre. C'est quelque chose d'extraordinaire que cette exaltation, cette exubérance, cette excitation, le contraire de l'esclavage, de la soumission, de la reddition, le refus d'un destin. En un mot, c'est génial. Voilà ! un point c'est tout. C'est la création à son sommet, à son comble. Il existe des cultures cachées, dissimulées à demi, où, tout au contraire, la discipline est reine. L'attention, la concentration. Chaque geste, chaque linéament de pensée, chaque signe, chaque mot est étudié, contrôlé. Il est possible que la vérité soit au beau milieu, entre ces deux extrêmes. Mais la coexistence, sur une même planète, de ces deux extrêmes est un fait curieux, sans précédent, un équilibre en soi instable et précaire. D'ailleurs, j'enfonce une porte ouverte, pourrait-on dire, car précisément, l'occident extrême est en train de prendre conscience de sa longue bévue. Le redressement s'amorce, la rectification est en cours. Le drame est que le remède puisse devenir pire que le mal, comme c'est si souvent le cas, pour une humanité inapte à l'équilibre. Cahoter, hoqueter d'excès en excès est la grande spécialité des hommes, tant à titre individuel qu'à titre collectif. C'est la conséquence de la passion pour le "sans mélange", l'orgueil de l'esprit, un cerveau désaccordé qui vrille à toute vitesse, en dents de scie, sans les apaisements, les accommodements du cœur, les pacifications de la présence vivante. Qu'on en juge aux injures que me valut, à la fin de l'année écoulée, le mouvement des gilets jaunes, ce défoulement émotif, qui, sous prétexte de sauver la nation, lui nuit, ternit et gâche sa réputation internationale, ses chances de salut ; tant il est vrai qu'aimer trop son pays, l'idolâtrer, au bout du compte, le dessert. Je ne tiens en aucun cas à me mettre en avant, mais qu'on en juge un instant : pour l'un, je suis, par excellence, le "bobo-gauchiste" -- bien joué, profond, illuminant, génial ; pour l'autre,  un Goebbels en puissance ...  bien que ce dernier ne se soit pas distingué, ce semble, par ses longs voyages, ou ses romans, ses longs écrits -- sans omettre que le philosophe André Jacob, mon ami, me qualifie de "philosémite", et je suis tel, en vérité. Un autre encore, tout en gardant l'anonymat, m'invite à lui donner mon numéro, pour me convoquer à un pugilat, dans la technique coréenne qu'il maîtrise. Une autre s'exclame : "A lire, et à vomir", me témoignant ainsi, je le sens derrière ses lignes, une admiration cachée, c'est-à-dire plus une volonté de vomir, de m'expulser, qu'un désir véritable. Un autre encore me traite de "servile crapule", servilité qui consiste à défendre un président élu à l'issue d'un processus démocratique d'une longueur inégalée, sans aucune protestation alors. Au demeurant, ce président, encensé sans mesure, porté au pinacle, dépeint comme un dieu, est-il, "juste" retour de ces excès de louange, démolit, détruit, piétiné maintenant, avec la même démesure, cette fois sur le mode de la férocité, de la vilenie -- illustration de la méthode éprouvée des potaches à l'école primaire : la technique  de la fable du Corbeau et du renard. En un mot, encenser pour abattre, élever à l'absurde, pour rabaisser et vaincre. Que cette méthode, dois-je m'empresser d'ajouter, présente un caractère universel, j'en veux pour preuve qu'elle soit fréquemment appliquée, non sans de bonnes raisons, par les esprits d'Asie envers leurs collègues ou homologues d'Occident, avec cette fausse modestie, ou cette modestie calculée, qui a cours sous d'autres cieux que les nôtres  Ainsi qu'il fut dit, je ne sais plus à cet instant par qui, est-ce par Talleyrand, le maréchal de Retz ? ou sans doute, quelque auteur antique  : "Tout ce qui est excessif est faux" -- aussi bien dans l'orgueil, ou l'outrecuidance, que dans l'humilité, l'effacement.  "Ni trop, ni trop peu" : cet adage que le père Huang, dans ses cours à 'l'Ecole des langues orientales, nous présenta comme chinois, est grec aussi bien. Dieu soit loué, un universel existe, quoique difficile à saisir, à tenir, et à maintenir. Toute grande vérité est universelle, elle échappe à la relativité des langages et des mœurs. La planète entière,  les communautés, les nations froidement et craintivement repliées sur elles-mêmes, telles des mollusques qui se rétractent, paraissent animées par une pulsion d'auto-destruction, sans oublier celle, qui taraude, à l'évidence, les particuliers, bouleversés sinon renversés par les tempêtes et les séismes. Dans ce contexte, les cultures habituées aux désastres, plus spartiates qu'athéniennes, sont très avantagées, je l'ai dit dès l'an deux mille. Dans un récent article, un journaliste s'avise que la majorité des Parisiens sont provinciaux. d'origine.  Il se hâte donc de les déclarer "exilés", sans crainte du ridicule, tant l'exil est au goût du jour. Et il est vrai que "l'égalité dans l'exil" est l'une des égalités indéniables qui pourrait être ajoutée, sans mal,  à la déclaration des droits de l'homme, à condition de lui conférer une dimension  philosophique, plutôt que géographique. Car, réaliser la profondeur de cet exil, au sens spirituel, voilà qui unirait, unit tous les hommes, avec une portée laïque, religieuse sans spécificité. Tout le monde est susceptible de s'en trouver d'accord. Quand le Christ clame que son Royaune "n'est pas de ce monde", que dit-il d'autre sinon que tous, ici-bas, nous autres, invariablement, nous sommes des exilés ; et que saisir, approfondir cet "être d'exil", ou "être-pour-l'exil" est notre meilleur destin, notre plus belle et plus exigeante vocation.

Encore faut-il, dans ce but, à cette fin, s'extraire des liens de la matérialité. Les biens sont rares, malgré les apparences. La rareté, comme d'ailleurs l'abondance, conduit au pire, au vol, au crime, aux rivalités, à l'esprit de compétition acharnée, malaise général qui gagne le monde, pays après pays, faisant cesser, ou s'interrompre les coopérations et l'amour. Les harmonies de l'amour. C'est ici que le vieux slogan socialiste s'impose, que Lénine, lui-même, dût emprunter, à quelque penseur antique, car enfin, rien de ce qui est vrai ne se crée véritablement, tout existe par avance  : "Deux pas en avant, un pas en arrière".  Au fond, c'est une définition de l'espérance. Car, "pas à pas", la tortue va loin. Soustraire un peu, de moitié, après avoir additionné, c'est multiplier, à long terme.