7. janv., 2019

Pages intimes (129)

 

Il est visible que l'humanité court à la catastrophe si elle ne se réconcilie pas d'urgence avec elle-même. Accepter sa diversité et rechercher l'unité dans un principe non matériel est le premier de ses devoirs ; au lieu d'incriminer sans cesse "l'autre" : le riche, l'émigrant, le Japonais, le Chinois, le voisin, le pauvre. Peut-être conviendrait-il de reprendre l'idée d'une religion de l'humanité d'Auguste Comte, sous une forme plus fine, incluant la meilleure part des spiritualités orientales. A dire vrai, toutes ces tentatives ont déjà été faites, et, à en juger par la situation d'aujourd'hui, elles ont échouées.

Si l'on considère un instant la trilogie de l'être, de l'avoir et du savoir, la majorité des êtres humains privilégie la catégorie de l'avoir : l'appropriation. Le savoir et l'être lui sont soumises, n'ayant de valeur qu'en fonction d'elle. Cette catégorie de troisième classe passe pour la première. Il faut posséder, s'emparer du monde, acheter des marchandises, des objets si ce n'est des êtres vivants, amasser des biens, Être consiste à jouir de ces biens, en tirer parti, en tirer gloire, en profiter. Cette mentalité de possession et de domination a tout gagné, tout contaminé, comme un poison. L'humanité a réussi le prodige de tout empoisonner autour d' elle, y compris la culture, l'art, les mots, ce qu'elle avait de plus précieux. Même le savoir, même l'art se sont vu proposés des critères de rentabilité. Y obéissent la recherche scientifique et, dans une certaine mesure, à leur façon,  la recherche spirituelle, les églises, les morales. A la prétendue fin des idéologies et de l'histoire, a correspondu la victoire et le triomphe de l'acte de vente et d'échange des biens. Que la libre circulation de ceux-ci ne s'impose pas comme un idéal, c'est ce que prouve l'effet Trump, l'effet trompeur qui se répand à travers le monde, comme une traînée de poudre, à cette vitesse terrifiante, pourrait-on dire. Tout autant, par ironie, le retour en Chine, à l'université de Beijing, de cercles d'étudiants maoïstes qui, dernièrement,  embarrassent les autorités, un siècle environ après la naissance, au même endroit, des premiers cercles marxistes ; lesquels, qu'on le veuille ou non, permirent le développement de la Chine, son redressement, sa renaissance. L'anniversaire  du mouvement du 4 mai 1919 approche. L'Histoire paraît tourner en rond, et cependant, ces cercles successifs forment une spirale, complexification croissante, signe d'unité, mais aussi marche vers l'explosion. C'est Marx, mais aussi la pensée protestante, webérienne, et la poussée occidentale, le défi occidental qui ont induit l'essor de la Chine, du Japon, de l'Inde, qui, à leur tour, aspirent à régner et à réorganiser le monde, et très probablement vont le faire. L''une de mes thèses, je l'ai exposée dans divers travaux, est qu'un communisme archaïque, une priorité de l'intérêt général, anime ces cultures, d'une manière naturelle, plus marxiste, sans le dire, que Marx lui-même. Le Japon n'eut même pas besoin des services de ce dernier. Le Japon était, et est encore, socialiste, ou communiste sans le savoir. Et la liberté privée y est respectée, y fleurit aussi, parfois plus qu'en France. Un pas de plus vers la liberté, et le génie japonais, ou chinois, ou coréen, ou indien, conquiert aisément le monde. Dans ce contexte général, le personnalisme occidental, dont la valeur est réelle, à ses propres dépens dissocia, outrageusement, à l'extrême, le privé du public, donnant le jour à la grande parenthèse rose, cette sorte de délire individualiste qui tourne, maintenant, à l'échec, à la caricature. C''est un peu comme si, dans un navire, le moindre mousse désirait être à la barre, s'emparer du gouvernail, décider du cap à suivre. La lutte contre les vents, les vagues, les éléments qui contrarient sans peine la volonté humaine, ne s'accommode jamais de ces fantaisies. Prendre ces libertés, se disputer à la barre, pour la prendre, s'en saisir,  affaiblit l'équipage par temps calme ; plus encore en pleine tempête. Un tel navire, divisé contre lui-même, en dépit de toute raison et sans foi,  coule inévitablement, En vérité, le personnalisme fut découvert tôt par l'Asie, et toutes les civilisations anciennes, sans attendre le christianisme occidental, ou la philosophie moderne. Que tout esclave, toute homme, toute femme, et même tout être vivant, animaux inclus, soit une personne, une entité autonome,  n'est pas une invention récente ; ce n'est pas une invention du tout. Mais pour appliquer, ou plutôt  généraliser la personnalisation en Asie, il fallait le cadre d'un niveau de développement économique qui fit longtemps défaut.

Les allées et venues historiques, entre Est et Ouest, sont sans fin. En vérité, et pour dire les choses crûment, peu me chaut. L'histoire, la sociologie, la politique, philosophie incluse lorsqu'elle demeure technique et sèche, ne sont jamais une planche de salut, sur le navire et dans les tempêtes. Il importe de sauter, et de s'installer à une altitude, aussi bien qu'à une profondeur, bien supérieures, soit vers le haut, soit vers le bas. Aux quatre points cardinaux de la boussole, s'ajoutent les deux dimensions du zénith et du nadir ; et, sans doute, de nombreuses autres dimensions, sur une infinité de plans. Je relisais hier soir, dans  l’Évangile de saint Jean,  l'étrange histoire de la rencontre entre le Christ et la Samaritaine. Un Christ fatigué, assis sur la margelle du puits de Jacob, qui demande de l'eau à une femme, laquelle eut cinq maris, et vit à présent avec un homme, un de plus, qui n'est pas son mari. Les disciples surviennent et s'étonnent de voir leur maître en conversation avec une femme. Cette courte histoire est si complexe  et si vivante qu'aucun théologien, ni personne, je crois, ne peut l'expliquer, la sonder et l'épuiser. Nous ignorons tant d"éléments, fort connus de l'auteur ou des auteurs, d'abord sur le judaïsme, l'histoire et la géographie locales, puis sur le Christ lui-même, personnage mystérieux jusqu'à l'ironie, voire le scandale C'est un puits sans fond qui fait mesurer tout ce que, dramatiquement, nous ne connaissons pas. L'être dépasse de très loin tout savoir. Et tout savoir véritable n'est qu'au service de l'être. Le savoir n'a de valeur, en quelque sorte, que s'il s'écoule dans l'être et le nourrit. Sans doute certains savants ont-ils tout misé pour acquérir le savoir, jusqu'au sacrifice, ou au raccourcissement de leur propre vie. Et ce savoir matérialiste, séparé de la philosophie, des sciences divines, est en train, semble-t-il, de mener l'humanité tout droit à sa perte. L'atome, la fission de l'atome, sans contrôle humain, sont-ils autres choses que l'instrument du diable ?  Il est plus facile et plus fréquent, pour reprendre ce truisme capital de Montaigne, de croiser une tête bien pleine qu'une tête bien faite. Qu'est-ce, toutefois,  qu'une tête bien faite ? comment  l'acquérir, se la forger soi-même, si c'est possible, en enseigner l'art  ?  -- une vie entière y suffit à peine. A plus forte raison, une nation de têtes bien faites est-elle improbable, en Asie comme ici, j'en conviens. Une nation de têtes bien pleines est seule concevable. Jamais l'homme moyen n'a su, ni appris autant de choses, tous les jours. A quel point il en souffre et s'en trouve malheureux est à l'échelle de cette quantité  qu'il ne parvient ni à assimiler, ni à digérer.