29. déc., 2018

Pages intimes (128)

 

La présence vivante ! tel est le but, la fleur, le germe. Il est impossible de l'expliquer, bâtir des théories, aligner des idées logiques sur elle. Elle relève de l'enseignement des signes. Les mots sont impuissants. A une exception près : le verbe du poète. C'est pourquoi la poésie est une activité si rare, si enviée, si jalousée  des érudits, des professeurs, des discoureurs. Cent bons vers suffisent à immortaliser un poète. Un seul bon vers est l'aboutissement d'un travail immense. Rien de plus aisé que de mettre au jour un haïku court. Qui n'en est capable ?  précisément parce qu'il est bref, tel un tweet débile. Mais le haïku immortel est rare, y compris au Japon. D'ailleurs, tous les mots japonais furent défigurés en passant à l'Ouest, transportés dans un cadre souillé, sans racines. A la rime qui sonne comme un coup de cymbale, rarement harmonieuse, par exception mélodieuse, je préfère l'assonance, base solide de la poésie anglaise, jointe à l'accent, que Claudel nomme "l'éperon" ; et la coupe, les nombres, le rythme, la composition, la puissance. Les secrets du Verbe.

Mais la présence vivante est à l'oeuvre dans l'art, tous les arts, toutes les activités de l'homme, y compris la politique, la religion et la morale ; et dans son corps, où même le transit intestinal obéit aux lois d'une gamme en sept temps, sept degrés. Les nombres sont partout, les rythmes nous  traversent, nous percent. Mais la présence vivante est plus précieuse encore. L'animation ! L'âme des choses, l'âme du monde, en nous enfouie au plus intime, l'âme du vivant. Incarnation du divin, que le messie de l'eucharistie exprime, mais qui imprègne au fond tout pain, tout vin, tout grain, toute nourriture. Car tout est nourriture, mangeurs et mangés, nous murmure l'Upanishad. Nous-mêmes compris, qui courons au pressoir, au pétrin du boulanger divin.

Présence vivante et silencieuse de toute chair, chère à l'Orient, enseignée en secret par les Soufis, Turcs, Russes, Tatares, Gurdjieff et Ouspensky, Perses, Égyptiens, Afghans, Japonais, mais au vrai sans frontières, sans nationalité précise, sans couleur et de toutes les couleurs. Accessible à tous, à la condition périlleuse d'y mettre du sien, d'en être digne, de rompre avec ce qui n'est pas elle. S'il n'est pas possible de dire ce qu'elle est, il l'est de dire ce qu'elle n'est pas. Présence vivante, par exemple n'est point, pas du tout l'enthousiasme immédiat, la simple joie de vivre, la turbulence de celui qui frétille, le simple frétillement de l'Occidental, du Latin, que détestait tant Cioran. Ce n'est nullement une exubérance. C'est une joie beaucoup plus calme et beaucoup plus profonde, une joie tranquille, une joie triste, ou mélancolique, qui dépasse la frontière entre les sentiments, le positif et le négatif, l’optimisme et le  pessimisme, sempiternelles querelles. C'est éminemment une diagonale. Cet hors-frontière, personne ne l'atteint facilement, sans risque, et même sans danger. J'observais l'autre jour la jambe tendue de Rudolf Noureev ; elle tremblait, au bord de la rupture. Je l'observais sans le son de la musique, la protection, de sorte que, dans l'intimité, j'avais peur pour lui, il était au bord de lui-même, au bord de l'échec, la chute dans le précipice ;  je craignais que tout d'un coup il ne s'effondre sur la scène. C''est ainsi que dans l'art du clavier, Horowitz se tient toujours au bord de la fausse note. "Mon jeu est si clair que, chez moi, les fausses notes s'entendent", confiait-il pour cacher son embarras, en guise d'excuses, comme s'il se devait d'en fournir.  Si clair, si précis. Et si chaud, si chaleureux à la fois. La présence vivante tient de la précision scientifique, sans être glacée. Elle n'est pas froide parce que religieuse. Peut-être peut-on, décidément, appeler mystique cette union de la froideur scientifique et de la chaleur religieuse, une obsession conjuguée de l'exactitude et du don généreux, de l'étroit et du large, du contrôle et de la liberté,  une maîtrise des pôles, abolition des oxymores, précisément pour vaincre la mort, mort de la mort, et vie de la vie, survie. Ce n'est pas un amusement d'y accéder, encore moins d'y demeurer. On y a froid et on y a chaud, au même moment. C'est le  'je brûle, j'ai froid' simultané de Louise Labé : " Je me brûle, je me noie" ; l'énigmatique et profond : "Je vis, je meurs". Du reste, le clavier colle ou brûle. Ce qui signifie qu'il est impossible de le toucher. C'est un peu, en effet,  comme une position de gardien du seuil, de veilleur aux frontières, de campeur aux limites, aux marches de l'Empire.

Claudel avait l'ambition et tenait à coeur de convertir Romain Rolland, en pleine guerre. Et ce dernier, doutant maintenant du soviétisme, du communisme, doutant de tout, y compris de son oeuvre, ne pouvait franchir le seuil. Il confiait être écartelé entre sa raison, presque voltairienne, venant de sa formation de normalien, de son père notaire, de ses ancêtres bourguignons sceptiques, finalement de l'esprit entier des Gaules, l'ironie, la critique, le sarcasme, la négation, le désir tenace du non, le refus du "désir de dieu" qu'évoquait le philosophe Jean Nabert (1881-1960), auxquels se heurtaient, cependant, en sens tout contraire, le oui de la foi, de la confiance, l'abandon aux sentiments, tout ce qui s'en venait par là du côté de sa mère, femme timide et tendre, renfermée, aimant la musique, le piano qu'elle avait enseignés à son fils. Bref l'ouverture du cœur qui s''oppose au resserrement de la raison, laquelle le contrarie, l'abhorre -- conflit éternel, lutte insoluble, souffrance, tourments entre foi et raison que tant d'esprits ont éprouvés, et pour certains parfois au point d'en mourir. Claudel exhorte son ami : Franchissez le seuil ! osez le faire, ne fût-ce qu'un instant ! vous verrez, de l'autre côté, ce qu'il en est. Là est la vérité, et le salut, la raison de vos hésitations, et leur solution. Et Romain Rolland, paralysé au seuil, ne  peut pas le faire. Haud credo. Je ne crois pas, absolument pas ; je ne peux pas ; et de toute façon, je ne veux pas. Cette sorte d'impuissance, Claudel, devant des tiers, l'impute vilainement à "une crampe de la volonté". C'est le démon du seuil. Mais c'est aussi le dieu du seuil. Le culte du seuil, attesté au Japon, et en pays basque, et dans tant de cultures. La raison retient Romain Rolland, l'empêche de franchir la frontière, de passer le seuil, se lancer, se précipiter de l'autre côté, sauter le pas. Peut-être même est-ce là ce qui le prive du génie de Claudel, qui lui, reçoit, à son dire, Dieu sur la langue dans l'eucharistie, chaque jour au matin, dès l'aube, dans la petite église de Brangues, des mains d'un prêtre ivrogne, pochard, que parfois ses fidèles ramassent dans les fossés. Romain Rolland se reconnaît des dons, des talents, quand lui manque l'eucharistie sur la langue des grands poètes : le génie du Claudel, qui est "le génie du christianisme", lequel accompagna, par excellence,  tant d'artistes, de créateurs travaillant, comme Bach, pour la seule gloire de Dieu, le Soli Deo Gloria, S D G, qui clôt ses manuscrits. Mais au fond, cette position ou posture de gardien obstiné du Seuil, n'est-elle pas le génie particulier de l'auteur de Colas Breugnon, un génie, par parenthèse, très français, en dépit de lui-même ?  N'est-ce pas la plus inconfortable des positions, une sorte de supplice, une croix ? La croix, le tiraillement entre croyance et incroyance.  Le plus beau, le plus dur, le plus exigeant des génies ? Et la Présence vivante, chère à 'l'Orient, familière à l'Est, raréfiée à l'Ouest, avare à l'Ouest, n'est-elle pas la fin du supplice ? le mot suprême, le dernier mot.

Qui tient la Présence vivante tient tout. Pour lui, raison et foi ne sont plus que des mots ; leur conflit, un faux conflit, une fausse guerre. En arriver à cet au-delà des frontières entre raison et foi est le but, la cible du zen, du bouddhisme, mais aussi la fin de toutes religions et philosophies. La fin et le vrai commencement. Un signe, un geste. Ni un concept, ni une idée. C'est le signe soufi, présent au Japon, en Corée, en Chine, aux Indes et partout. Non signe géographique, mais cosmique, céleste. Marque universelle. Signe à faire, à réaliser et à vivre, à transmettre. Plus que toute puissance matérielle,  le plus vaste des pouvoirs.