24. déc., 2018

Pages intimes (127)

 

Nous vivons des jours épiques, l''épopée est en nous, tout autour de nous, face à nous. Elle murmure, grandit, s'élève, gronde et mugit. Elle se love dans le plus menu fait. Vendredi dernier, au soir, j'ai relu, en un peu plus d'une heure, la Bhagavad Gîtâ, cette longue prière indienne apprise et récitée, en partie par cœur, par les enfants courageux, qui peut se traduire par Chant du Bienheureux, ou Chant de l'Amant, l'amant divin s'entend.

Combien d'années faut-il pour se débarrasser de l'orientalisme ? -- les travers de l'expert qui apprend sans cesse une langue nouvelle, s'en targue, s'égare dans ses labyrinthes, accouche de gros livres, atteint la fin de sa vie dans une ignorance angoissée. "La science n'est pas cachée dans les livres, la vérité  moins encore."  C''est ce que j'ai écrit à un ami américain qui, de Tokyo, envoyait à ses amis la photographie des ouvrages empilés sur sa table de travail, manuels de chinois, commentaires sur la philosophie Zen. Zen est devenu un mot si banal, si souillé, qu'il est impossible maintenant de l'employer à bon escient. Et d'ailleurs le vocabulaire éculé, les expressions usées par de longs bavardages, les ratiocinations usuelles qui tournent en rond nous accablent, nous égarent et contribuent tristement à l’écœurement général. Par quels miracles ai-je échappé aux pièges de l'orientalisme, aux traductions, aux ouvrages érudits, aux soucis de carrière ? Je le dois au père Huang, François HuangHuang Jia-cheng, cet oratorien chinois que Balzac ne pouvait pas encore peindre à Paris, imaginer, ajouter à ses tableaux de chasse.

Le guerrier Arjuna, dans la Gîtâ, se met à trembler face au spectacle des armées assemblées en ordre de bataille dans la plaine, celle de l'adversaire et la sienne. Son arc lui tombe des mains. Dans le camp ennemi il aperçoit sa famille, discerne ses parents, ses cousins, ses frères. Ainsi toute guerre est fratricide, absurde en son fond, dirigée en réalité, pour le clairvoyant, contre soi-même. Toute guerre est menée, gagnée ou perdue contre soi-même. Pourtant les guerres ne cessèrent jamais. Il y a un siècle déjà, une seconde, un soupir dans la longue histoire des  hommes et des pierres, de trompeurs prophètes se fourvoyaient en annonçant la dernière des guerres. Il en vint très vite une autre. Puis on chanta les couplets habituels de l'humanisme et du pacifisme;. Et ce fut, pendant soixante-dix ans, le règne de ce que je nommai, dès l'an deux mille, "la parenthèse rose". Maintenant aux États-Unis des auteurs avancent cette explication : la vague rose. L'histoire, comme l'océan, bat au rythme d'une succession de vagues. L'instinct d'agressivité, après un temps, démange la génération nouvelle. Le fils se prend à désirer se débarrasser du père. Le père incline au sacrifice du fils. Les belles fouettent l'orgueil, les ambitions et les désirs des mâles. La destruction de Troie est le prix de la beauté d'une femme. Les belles aiment l'or et les perles. Ces sinistres réalités courent aussi dans la Bible, toutes les Bibles, y compris le Shâhnâmeh persan, le Livre des rois, ou les longues chroniques indiennes, les dix-huit Puranas, ou le Shiji, livre des dynasties chinoises. Sommes-nous donc là en plein universel ? pas de distinction entre Orient et Occident. Cependant, écoutons le cocher d'Arjuna. Dieu se grime et prend les traits d'un humble cocher, d'un serviteur. Le cocher est un coach. Il donne de bons conseils, il sermonne et exhorte. Il parle d'or, même ses silences sont d'or. Il apporte la bonne nouvelle. Krishna, pour qui l'écoute sans préjugés, est le Christ indien. Tous deux sont de cristal. Et ce soir, une fois de plus, l'enfant de lumière de l'ancienne sagesse persane va naître, renaître. Naissance renaissance, réincarnation, résurrection ne sont que des passages, des étapes, des escales dans le temps monotone de l'éternité. Pour et devant les re-nés, les deux fois nés, les jamais nés, s'ouvre la porte étroite et secrète des immortels. Hildegarde de Bingen termine ainsi toutes ses lettres : "Alors vous vivrez éternellement." Mais le prix à payer est élevé. Toutes les actions en bourse, tous les billets de banque, toutes les réserves d'or du monde ne sauraient l'acquitter. Cet or intérieur ne se monétise pas. Les vertus sont sans prix. L'adoration éternelle n'a pas de prix. L'amour vrai a toujours été gratuit. Cela, tout le monde le sait bien. Même les belles le savent, celles qui sont honnêtes et sincères, les vierges sages. Les mères le savent. Les créateurs  le savent, ceux qui, dit Balzac dans La cousine Bette , "n'attendent pas les commandes et vivent dans leur atelier." C'est une chose qui se savait autrefois, et qui se sait moins de nos jours. Il est probable que les sculpteurs et les bâtisseurs des cathédrales étaient peu payés, ou mal payés, ou payés en retard. Ce qui compense, pèse sur l'autre plateau, c'est la foi. Le foi compense le prix ; l'or intérieur compense et dépasse infiniment l'or extérieur. L'or intérieur est d'un prix infini.  Le cocher explique à Arjuna, le grand guerrier, ce qu'est la foi, comment la nourrir, la préserver, avant tout la faire naître et ne pas la laisser s'éteindre. Et ce feu de la foi est partout le même. Il ne connaît pas de distinction de langue, de culture, de mœurs. A dire vrai il est impossible d'en parler, ou seulement en tremblant. C'est un quelque chose qui ne s'exprime que très mal au moyen des mots, des arguments, des idées, encore moins des dogmes. L'auteur du Chant du bienheureux est inconnu. Au ton de sa voix, il n'est pas impossible de deviner quelque peu qui il est. Un ton détaché, qui peut paraître froid, sans l'être ; orgueilleux, sans l'être ; méprisant, sans l'être. Un ton bon et compatissant, fraternel ; très malaisé à adopter pour un occidental. C'est le ton de quelqu'un qui vient de loin, qui est allé très loin, qui s'en retourne très loin.  Il n'est pas facile d'avoir, de prendre, ni de bien traduire un ton pareil. Ce n''est probablement qu'en sanskrit qu'il est possible de le saisir et le goûter vraiment, tout comme la Bible ne se savoure authentiquement qu'en hébreu ou en grec. Il est remarquer que toutes ces langues anciennes sont concises ; le chinois classique l'est aussi. A ces époques on ne parlait pas encore pour ne rien dire, ou dire peu de choses. Ces langues sont belles et claires, volontiers poétiques, c'est-à-dire créatrices. Elles possèdent un autre point en commun : elles sont profondes et complexes, non du dehors, mais du dedans. On les lit et on les relit, sans les épuiser. On y tombe dans des abîmes de sens. L'humanité aura fort à faire pour revenir à ces profondeurs. Car elle se délecte à présent de sciences extérieures. L'homme occidental, comme le dit la Mère, dans ses commentaires des Aphorismes de Sri Aurobindo, se plaît à rester en surface. La Mère (1878-1973), femme étrange, née de père turc, de mère égyptienne, née dans un arrondissement de Paris, passée par le Japon, séjour dont elle ne nous dit rien, ou peu de choses, mais qui dut la marquer, quatre ans, durant la première guerre mondiale. Tous les vrais chercheurs et découvreurs de Dieu ont beaucoup en commun. Ils partagent un ton, un grain de voix, un accent, une musique. Ils se reconnaissent en un instant entre eux. Ils ne sont jamais jaloux les uns des autres, ni en conflit. Les bonnes nouvelles se ressemblent, elles sont de la même étoffe.  Sous peine d''être un accident, un accident de l'Histoire, l'Occident devra s'élargir,  puiser sans envie aux sources de l'Inde, de la Perse, de la Chine. L'eau des sources est universelle, c'est partout la même eau. Le feu des volcans, le feu de l'amour et le feu de l"esprit ne sont jamais différents. L'enfant de lumière de Noël, ce soir, est commun à tous.