21. déc., 2018

Pages intimes (126)

 

Jusqu'au solstice d'hiver, l'allongement des nuits, le rétrécissement des jours angoissa l'homme primitif à un point qu'il est difficile d'éprouver ou d'imaginer. C'est une sorte de fin du monde qui se dessine, une invasion du noir, un triomphe de l'obscurité et de la mort. Le soleil trahit, le soleil meurt ; la lumière pâlit, se dérobe, se cache dans les espaces inconnus, nous manque, et avec elle la chaleur, l'espoir de la vie. Le feu conquis se substitue à elle, fragile, inconstant, infidèle. Les végétaux sont morts, asséchés, privés de sève. Les arbres sont malades, dénudés, tout est gris et noir. Que le vert resurgisse tient du miracle. Que ce ne fût pas le dernier hiver, qu'un printemps revînt, que les herbes, les fleurs eussent le pouvoir -- pouvoir que les bêtes et les hommes n'ont pas --  de ressusciter, se recréer, réapparaître, qu'une règle existe, une loi de l'univers, une régularité rassurante, une loi du retour,  se portèrent garants les anciens de la tribu, les astrologues, les prêtres, les hommes de sciences et d'expérience. L'astrologie, l'astronomie naquirent, et la sorcellerie. Une force salvatrice nous est donnée, nous ne sommes pas seuls,  démunis, désolés. La grande Nature ne nous est pas tout à fait hostile, elle conspire en notre faveur. Un sauveur nous est né, nous naîtra toujours. La vie jaillit et rejaillit. La puissance, l'énergie, la lumière et la chaleur animent les espaces, les étoiles. Le feu caché dans la terre et le feu du ciel sont le même feu. Le feu de notre esprit lui ressemble, lumière de l'intelligence, lumière du cœur, forces séminales apprivoisées. Malgré les confusions, les terreurs du noir, nous ne manquons pas de clartés, elles surabondent en nous, hors de nous. Cette règle même d'alternance du blanc et du noir, ce règne de toutes les couleurs est une merveille, une chance immense. Comment pourrait-il en être autrement ?  qui dit blanc dit noir, qui dit noir dit blanc, et en leur sein, sont dissimulées les nuances, méandres d'une infinie variation, tels les nombres sans limites que nous annoncent et nous enseignent le un et le deux. Ce qui seulement nous limite, c'est au fond notre cécité, notre mauvaise volonté, notre incapacité à voir et à chanter, chanter juste, contempler et nous émerveiller. Réduire le Sauveur à un seul homme, fût-ce un président, un prêtre,  un homme de loi, un grand savant, un grand artiste, un dieu parmi d'autres, un père, un grand-père. Le Sauveur est tout cela et tout autre, bien plus grand, bien plus puissant. Merveille des merveilles, il est présent en nous-mêmes. Nous le contenons au plus intime, il ne nous est jamais entièrement étranger. Découvrir et chérir cette parcelle d'immortalité est l'affaire de toute une vie. Vivre éternellement, cette horrible ambition matérielle, possède un versant spirituel, face imprévue, à portée de main pour chacun, mais si ardue pourtant à saisir et à tenir, à maintenir. Y accéder par éclairs, fugitivement, qui ne le peut ? Il m'arriva à Lille, de percevoir dans l'éclat des yeux d'un nourrisson d'un an, fils d'un ami, Joseph, comme par hasard, la lumière intérieure, l'éclat mystérieux d'une force supra-humaine, signe lointain, telle la renaissance d'un vieil aïeul, réapparu, atterri de nouveau en ce monde, non sans ironie, heureux et satisfait de ce retour inopiné, vrai soleil des morts, filon d'or intérieur courant d'âge en âge, génération après génération, esprit après esprit, terre pure étrennée, atteinte avec effort mais aussi sans peine. Il m'apparut au fond que toutes les religions et  toutes les philosophies s'évertuent en direction du même but, et qu'un rien, rien assourdissant, signe foudroyant,  suffirait pour les unir et les réconcilier. Et d'ailleurs, tous les esprits éminents ne sont-ils pas frères et sœurs ? Ne chantent-ils pas tous, en un mode ou un autre, une unique musique, ce qui rend si difficile et si vain de préférer Bach à BeethovenChopin à Schumann, ou, en terre philosophique, en un même siècle, Descartes à Pascal, Pascal à  Spinoza, ou  à Leibniz, ou à La Bruyère. Même Tolstoï et Dostoïevski se ressemblent, en plus d'un point. Théisme et athéisme se ressemblent, par leur passion commune pour une racine grecque. Bouddhisme, christianisme, brahmanisme, shivaïsme, mahométisme, judaïsme, possèdent en commun bien des choses, fondements que les coutumes exigent de ne pas voir, ne pas reconnaître, et s'abstenir, se priver de dire. Bref, l'esprit humain aime aligner les distinctions et haïr, se séparer, analyser, couper, découper, trancher. L'esprit humain, ou plutôt l'intelligence humaine ordinaire ressemble à une épée, est un tranchant, pourvu de deux faces. Unir, unir, réunir, confondre, fondre, se délecter non à haïr, mais à étreindre, embrasser sans limites, ce n'est pas un défi à la portée du faible. Ce qui se passe actuellement, à l'échelle de la planète, est un immense déracinement, un immense exil de soi à soi. Tout à vrai dire est exil, la naissance en est un , la mort évidemment ; l'évolution y a part, l'involution de même ; l'enfance, l'adolescence en sont ; l'âge adulte, la sénescence pareillement. Et l'exploration, si vaine et si téméraire, d'une autre planète ; et les techniques incessantes, 3 G, 4 G, 5 G. Tout est, véritablement,  exil et fuite de soi. Qui tient le Soi, qui n'est pas le petit soi, le soi minuscule, est sauvé. Le sauveur provient du soi et montre le soi du doigt. Fils et père sont un et les unit une inconnue lumière.  1, 2, 3. Qui peut contredire le 1,2,3 ? Qui peut s'y opposer et faire que l'amour n'existe pas ? S'il disparaît un moment, c'est pour revenir. Éternel retour. Éducation et discipline. C'est le message du solstice, le soleil invaincu. L'esprit de paix, le vert et le jaune qui concilient, réconcilient  et relient le blanc et le noir.