17. déc., 2018

Pages intimes (125)

 

Toujours visible plus haut, mon texte d'introduction fut écrit, au fil de la plume, sous une impulsion, il y a déjà deux ans. Je fête cet événement aujourd'hui. Je n'ai presque rien à y changer. Je l'ai laissé tel quel ; je le relis avec plaisir. Par hasard le 17 décembre, je le découvre ce matin, est le jour de la naissance de Beethoven. Toute action, quelle qu'elle soit, est bénéfique et salvatrice ; le pire, c'est le marasme, les indécisions, les hésitations improductives, quoiqu'il existe une hésitation féconde, très japonaise, qui exprime la présence vivante et chaude d'une situation face à soi, autour de soi, dans l'instant précis, au lieu donné.  Le non-agir oriental ne signifie pas l'absence de création, tout au contraire. Quelque chose de plus grand, de plus puissant que nous, forces, voire personnage, démiurge, en tous cas énergie transperçante, s'empare de nous, se précipite vers nous pour opérer, œuvrer. La modestie, l'humilité, l'effacement, le dénuement, l'abandon de l'ego, de l'égoïsme, de l'égocentrisme, et même de l'égotisme, autant qu'il est possible, loin d'affaiblir, renforce et transporte, transfigure, élève, sublime. Ainsi sommes-nous agis, parlés, pensés, écrits  par ce qui nous traverse en nous dépassant. Passivité active, activité passive que Sartre reconnaissait chez Flaubert, l'idiot de la famille, en même temps qu'en lui-même. Tous les créateurs comprennent en une seconde de quoi il s'agit ici. Et hélas aussi les destructeurs. Il est cependant clair que ces derniers ne sont que des constructeurs déçus, manqués, maléfiques pour autrui, comme pour eux-mêmes.  Créer ou détruire, le choix est irrémédiable et cruel. A la rigueur il est permis de détruire pour reconstruire. C'est un pari risqué ; seul l'architecte, l'artisan, l'ouvrier, celui qui fait des plans, mûrît des projets, a peut-être le droit de mettre bas, avant d'édifier.

Mon dégoût de toute violence est viscéral. Certes il existe une violence dirigée contre soi-même, celle de la discipline, de l'introspection, de la morale, du repentir, de la repentance. Les mouvements brusques et saccadés sont inhérents à l'art du danseur, du sculpteur, ou du pianiste, l'artiste aux prises avec la résistance de la matière, comme un complément aux mouvements doux et souples, les caresses, les enveloppements de l'amant.  La rage de ne pas pouvoir créer aboutit à la ruine, auto-destruction aveugle, impuissance qui, au pire, se tourne vers soi-même, tel le scorpion environné par les flammes ; Il dirige son dard en direction de l'intérieur, faute de pouvoir atteindre un ennemi extérieur, et il s'injecte son propre venin. L'écrivain que je connais le mieux, Romain Rolland, penseur, musicien, romancier, dramaturge, moraliste, vrai Voltaire d'un vingtième siècle qu'il domine en silence, tel un Goethe français dont personne ne daigne parler -- ne cessa de créer, de couver des œufs destinés, pour beaucoup, à n'éclore jamais. Cette frénésie d'action, de rédaction, d'écriture, en dépit de mon amour pour lui, de ma vénération intime, laisse un goût de cendres, au point où nous en sommes de l'histoire. Il eut d'ailleurs conscience de son immense échec, qui dépasse, de très loin, à vrai dire, tant de succès modérés et relatifs dont le tam-tam contemporain nous rebat les oreilles. Beethoven créa ainsi, sans s'interrompre, sauf une unique année de découragements et de maladie, 1817, je crois, si ma mémoire ne me trahit pas. De ces temps brillants, nous sommes fort éloignés. Beethoven, Romain Rolland, Tolstoï n'ont, semble-t-il, plus rien à nous apprendre. Seraient-ils des poncifs, des météores, et non des planètes, ou des étoiles fixes, pour reprendre la savoureuse comparaison de Schopenhauer ? A l'ère des médiateurs, des influenceurs, des incubateurs, sous l'empire des médiations, sous le règne impitoyable de l'instant fugitif, les météores passent pour des étoiles. Ils brillent de tous leurs feux, obscurcissant toute valeur réelle -- puis disparaissent.  Nous en sommes là : peut-être pour toujours, jusqu'à la fin des temps ; l'ère numérique, l'âge informatique  étant le paradis des météores.  Cet état des choses et ces réflexions errantes ne doivent en aucun cas nous décourager. Du moins personnellement ne le suis-je pas. C'est au contraire un vaste mouvement d'espérance qui se lève et se dessine. Les clubs d'optimistes, en secret, fleurissent. De nouveaux constructeurs  apparaissent, ou  apparaîtront. De même qu'en 1900, le jeune Romain Rolland, conformément aux conditions et circonstances, rédigeait Le poison idéaliste, un précurseur quelque jour, rédigera, ou, déjà né,  est déjà occupé à rédiger, en fonction des exigences du moment  : Le poison matérialiste. Pour dire les choses crûment, le contraire de l'intellectuel, c'est, tout simplement, le sensuel. Au détour d'une conversation de la semaine écoulée, ce point m'apparut clairement. Entendons-nous, il ne s'agit en rien de prêcher l'ascétisme aux masses qui se rebelleront contre cette idée, comme elles se rebellent au fond, contre tout. Entre ascétisme et sobriété, modération, épicurisme, hédonisme, d'infinies nuances existent. Et le sensuel, le sensuel sage, la sensualité sage, d'évidence, est une voie d'accès au divin.  Pourtant, plus me plaît  "Je m'accuse", que "J'accuse". Si j'accuse qui que ce soit, c'est l'adversaire, le diviseur, le malin, Lucifer déchu, le diable ; présent partout,  y compris, avant tout,  en moi-même. 

La semaine écoulée encore, il me fut donné de lire dans le New York Times, un mince article de Nicholas Kristof, relégué en bas de page, comme caché, insignifiant, dans une page intérieure : End This Shameful War. Son court article était agrémenté d'une petite photographie en noir et blanc ; celle-ci ne saurait être une falsification, l'un de ces montages, frauduleux et scandaleux, visant à désinformer, égarer l'opinion publique. Il s'agissait de la guerre au Yémen. Le courageux économiste, soudain devenu sans voix, publiait le cliché d'une fillette âgée de douze ans, victime "collatérale" des conflits, ainsi  que la coutume nous impose de dire et d'écrire.  Il déplorait la politique américaine qui fait le silence sur le Yémen, et remarquait que les secours humanitaires n'étaient pas certains de pouvoir sauver la vie de cette fillette. Je n'ose tenter de décrire celle-ci. Il me suffit de dire qu'il est inimaginable qu'un être humain puisse encore vivre, n'ayant, à la lettre, que la peau sur les os. Sur l'incroyable résistance de l'être humain à la famine, cette seule image vaut tous les discours et dépasse toutes les expériences. Jadis, un photographe vendit, au monde entier,  à toutes les agences de presse, le cliché d'un enfant du désert ou de la steppe, guetté de dos, par derrière, surveillé par un vautour. C''est Yuhara Kanoko qui m'apprit plus tard, d'un ton de voix fatal, que ce photographe s'était ensuite suicidé. Si l'ascétisme est réservé à quelques-uns, la sobriété, plus encore la modération, est accessible à tous. Et selon les cultures, les civilisations, les environnements, les degrés de l'ascétisme, de la sobriété et de la modération sont sans fin. Qu'en est-il donc des Noëls chrétiens ?  qu'est devenu le Noël chrétien ?