14. déc., 2018

Pages intimes (124)

 

A la lumière quotidienne des événements, je cherche honnêtement et sincèrement à lire l'avenir, m'étant extrait pendant vingt et un ans non seulement du cadre français, mais du cadre européen, du monde occidental.  Ce dernier est obsédé par lui-même, il est imbu de lui-même. Il est vain de le lui reprocher. La Chine, l'Inde, le Japon, tout pays  est tourné vers lui-même d'une certaine façon. Tout homme aussi. S'arracher à l'emprise de l'ego, personnel ou national, est une tâche surhumaine, à la limite impossible. Chacun peut avancer ou s'aventurer plus ou moins loin sur le chemin de la distanciation : la fuir, ou la courtiser ; la chérir ou la haïr. Pierre, l'un des martyrs d'Algérie qui viennent d'être béatifiés, aurait dit que "l'autre possède toujours ce qui nous manque". Ou une partie de ce qui nous manque, nous échappe, nous fait défaut. L'autre, c'est le frère, dans la famille ; ou, à côté de nous dans la rue, le passant, celui qui marche, chemine côte à côte, ou celui qui nous fait face. Nous nous heurtons à des oppositions, des questions insolubles, des apories.  Et pourtant Il existe un sentier qui serpente entre toutes les contradictions. Je feins d'être embarrassé par elles, mais, si outrecuidant que ce soit, ou si présomptueux que cela paraisse, j'ai la conviction intime de les avoir levées. Pour ce faire, dans ce but, je suis allé très loin, et longtemps. Je suis sorti des cadres,  beaucoup de cadres de vie, de scenarii de films, ce qui me rend insensible, ou peu sensible aux objections. J'admets ces dernières dans la mesure où celui qui les profère me prouve qu'il a suivi le même chemin que moi, ou un chemin voisin du mien ; ou parallèle. Il doit me faire voir qu'il ne vit pas dans un film dont il ignore le titre. Alors je suis presque sûr qu'il est véritablement mon frère, ou ma sœur  ; que, en deux secondes, nous regardant les yeux dans les yeux, nous seront non seulement proches, mais identiques, que nous ferons s'évanouir l'idée qu'il existe un autre, un problème de l'autre, une philosophie de l'autre, une philosophie  de la relation. Ces formulations m'ont toujours paru étranges. Ne vivons-nous pas en une langue du "Je-tu-il", c'est-à-dire où : " Je tue il" ? Bref, l'autre est insubstantiel. Il n'existe pas, quand bien même il frappe, meurtrit, prive de vie, fait périr, fait disparaître, néantise. De même que, pour Hélène Morand, âme et esprit d'élite, les "problèmes" n'existaient pas. Née plus à l'Est, il lui fallut arriver à l'Ouest pour découvrir, partout, obsédants, menaçants, des "problèmes". Il peut paraître curieux et irritant de l'affirmer tout à trac, tout de go, mais, parvenu à un certain point, véritablement, à la lettre, il n'y a plus aucun problème. Par exemple, il n'y a pas de problème économique. Même le plus pauvre, ici, en Occident, n'a aucun problème économique. Il suffit, pour le voir et le mettre en pratique, de contempler avec le Christ le lys des champs. Ou il suffira de comptabiliser à part, ces semaines prochaines, sur un cahier spécial, les dépenses superflues, ou qui peuvent attendre. Le lys est un symbole de pureté. Et le lys a résolu la théorie des genres, car mâle et femelle, yin et yang ne sont pas distingués en lui ; les deux principes, actifs et passif, sont à l'oeuvre chez lui sur la même tige. Évidemment, ces réalités sont très dérangeantes. Le Christ dérange profondément. C'est un anti-conformiste, un excentrique ;  même, d'un certain point de vue, un anarchiste, un anarchiste ni de droite ni de gauche, un anarchiste du centre, peut-on dire. A certains égards, en d'autres termes, un point de folie complète. Cependant ce point existe, c'est sûr. Une folie sans folie. Une foi sans foi. Une foi intense, si éclairante qu'elle en devient aveugle ; comme aveugle. C'est un point vivant, difficilement accessible, le plus souvent hors de portée.

Je suis tenu ici de condenser les explications, ce qui peut rendre mes propos obscurs. A l'aéroport de Kathmandu, ou de Delhi, ou de Bangkok, et aussi en Chine, particulièrement à l'époque où je m'y rendis, il me fut donné de voir des mendiants, ou des porteurs, des personnes qui se louent à la journée, qui vivent au jour le jour. Ils se reconnaissent entre tous. Ils vivent dans l'urgence. J'associe leurs figures à celles de bonzes ou de bonzesses que j'observai, ici et là, en divers temples, et dont je revois à l'instant même les traits chavirés,  transfigurés. Ils vivent dans la presse, la meilleure des presses, spirituelle, dans un au-delà, dans un autre monde. Il est très difficile de vivre ainsi en Occident. Même dans les milieux religieux, on observe très rarement des croyants, ou des démunis, des désarmés, des demeurés, des hébétés  qui vivent, respirent ainsi. Il en est probablement, chez les handicapés mentaux, Car ces caractéristiques ressemblent à l'autisme sévère, sans en être un. Subsister, exister de cette façon rappelle l'état d'âme de celui qui, selon le bouddhisme, ne désire plus ni vivre ni mourir ;  ni ne pas vivre, ni ne pas périr. Point délicat d'équilibre, plus difficile à pratiquer qu'à proférer. C'est un peu comme se tenir sur l'aiguille de la balance, mieux encore  être devenu cette aiguille, ne faire qu'un avec elle. Nul n'y peut rien, il est des conduites qui apparaissent insensées en Occident, qui sont, à l'inverse, communes, ordinaires, normales, sensées en Orient. Je serai un tout petit peu provocateur,  mais à peine, en remarquant qu'il suffit pour le voir de contempler, avec les yeux de l'âme, avec une intense attention, le visage du président américain, tout près de celui du président chinois, ou aussi bien, du premier ministre japonais. Le choc des cultures, ou des civilisations s'exprime là nettement pour moi, tout comme, il y aura bientôt dix ans, je fus stupéfié face à l'écart entre les visages du conquérant de l'Everest et de son sherpa. Bien évidemment, cet écart peut être comblé, il n'existe pas, à un degré supérieur. Mais sauter à celui-ci, d'un coup, c'est esquiver le fait que, comme il fut dit, tragi-comiquement, "le multiculturalisme complique l'universel".  Et ce qui est  plus compliqué encore, c'est que le Christ, étant du côté des pauvres, des malheureux, né dans un étable, se range dans le camp des sherpas. Il est plus oriental que romain, il vint tard à Rome, grâce à saint Paul. Il eût désiré voyager sur la terre entière, atteindre l'Inde, arpenter la Chine, comme Marco Polo, nouer l'Europe à l'Asie, via la Russie. Deux millénaires ne suffirent pas pour y arriver. Nous y voici. Et Marco Polo, ayant regagné Venise, crut qu'il avait rêvé ; que les ponts de Suzhou n'existaient pas, ni les pierres qui chauffent, qui brûlent, la houille, et d'autres merveilles. On le poussa même à le nier, à se renier. Le gouffre entre Orient et Occident est si immense, si effrayant que d'aucuns préfèrent ne pas le sonder, le supprimer en esprit, sinon en fait. Les ponts commencent à peine à s'édifier ; l'interrogation, à se formuler ; la stupéfaction, partout à se lire.