11. déc., 2018

Pages intimes (123)

 

Malgré toutes les apparences, la somme de bien à l'œuvre dans le monde l'emporte largement sur la somme de mal qui attire l'attention sur elle. L'être humain est obsédé par le mauvais sens, le désir, l'insatisfaction, la revendication, le ressentiment. L'exact contraire de la grâce. Parvenir à la conscience de la nécessité de devoir, d'avoir à rendre grâce, remercier à profusion, se remercier soi-même, en tant que tel, remercier les ancêtres, les aïeux, les devanciers, sans lesquels rien n'existerait de ce qui nous environne, à commencer par l'eau courante et l'électricité, le courant, si bien nommé, le langage, la faculté de penser et de débattre, le flux du sang dans le corps,  diastole et systole,  le flux de l'air, inspiration et expiration, ce double, ce quadruple  battement, douce et constante trépidation, analogue au lever et coucher d'un soleil intérieur, mouvements fidèles,  alternance inlassable des nuits et des jours qui devrait nous inciter à l'étonnement, retour des saisons, résurrection de la nature, après la mélancolie de l'automne, les angoisses de l'hiver, la crainte que tout succombe, que la mort soit définitivement victorieuse ; tout remercier et apprécier, au moment même où nous sommes dans l'année, à l'approche du second solstice. Et d'ailleurs, ce qui s'appelle si bien, si poétiquement et philosophiquement "l'Avent", "avant" mais avec un "e", comme espoir, comme espérance -- traduit à merveille cette conjonction, le nœud à la fois effroyable et nécessaire, en tous cas prodigieux, du noir et du blanc, du bien et du mal, des ténèbres et de leur contraire, la lumière, l'illumination. Et l'homme, capable des pires noirceurs, est toutefois, tout de même : Fils de lumière. En vérité, si ces deux pôles n'existaient pas, cette marche sur deux jambes, cette dialectique, thèse-antithèse-synthèse, comme l'ont vu et dit tous les  philosophes, pas uniquement Hegel,  le monde n'existerait pas, rien ne subsisterait, à l'instant tout s'effondrerait. C'est pourquoi nous devons presque  bénir le mal, le comprendre, le prendre avec nous, presque le remercier pour saisir son fonctionnement, afin de le transformer, le transmuter,  le désamorcer, le rendre inoffensif, le transfigurer en honorant, reconnaissant sa triste et sinistre nécessité. C'est ce qu'entendit signifier ce paradoxe formidable et éreintant, qui court dans toutes les Bibles du monde, y compris la Loi de Manou, qu'il faut, en dépit de tout, aimer ses ennemis, leur pardonner, supporter sans faiblir les coups, les humiliations ; les prendre avec soi, les sauver, car ils sont sauvés, déjà de quelque façon, c'est certain. Tel est le feu froid de la sagesse, les feux froids conjugués de la philosophie et de l'amour, diamant brillant, étincelant sous la glace. Cette endurance, cette persévérance, cette patience infinie, cet esprit de pénétration des mystères du monde, de l'étoffe complexe et intrigante, chatoyante, ensorceleuse, souvent trompeuse, de tout ce qui nous entoure, choses et êtres animés,  animaux et humains, bêtes et dieux surhumains aussi, elfes et génies, anges et démons, cet au-delà prodigieux des diables et des saints, cette région qui dépasse même la sainteté et la sorcellerie, empire à la fois épouvantable et merveilleux qui s'ouvre subitement  après tant d'errances, de quêtes  accablantes, c'est le but, la fin dernière, non seulement que quelques élus ont atteints, mais que la société dans son ensemble et l'humanité tout entière s'efforce d'atteindre, du moins d'approcher, dans la confusion et la douleur. Tant de religions, et de philosophies, sous des formes infiniment diverses, ont tenté d'exprimer ce combat de titans entre deux principes : l'amour et la haine, le faux et le vrai, le bien et le mal. la division dramatique et l'union bénéfique. Et ces religions, ces philosophies, dans leurs variations,  se sont elles-mêmes divisées, ramifiées, se sont combattues, presque à mort, emportées dans l'orage et les tempêtes par l' esprit mauvais qu'elles étaient sensées repousser et pourfendre. Et même cela ne doit en rien nous attrister, cela est dans l'ordre aussi. C'est la règle. Tout est dans l'ordre. Le désordre y rentre aussi, condition de l'accès aux ordres supérieurs. Si, conformément à l'ancien hermétisme, ce qui réside en bas se construit et se conforme invariablement à ce qui est en haut, mondes parallèles mais distincts, ce qui loge  en haut est cependant le plus précieux. Dans le corps humain, la coopération des organes est au service du cerveau, de l'esprit et de l'âme, les systèmes nerveux, involontaires et volontaires, sont le centre de commande, le générateur, le moteur,  le "courant", si bien nommé, l'énergie nerveuse, ou l'intention, l'anticipation,  si supérieurs à l'énergie musculaire, c'est-à-dire à la force pure et brutale. Même l'animal, même les  bêtes, obéissent à cette loi. Observez donc un tigre, posant lentement et fortement une patte en avant, puis une autre, cette souple puissance, celle de tous les félins. Observez l'art et l'intelligence du chat, modèle de tous les yogis. Ce n'est pas sans raison profonde que l'Egypte fit du chat l'un de ses dieux ; ou qu'encore , dans certaines cultures, chien, fils de chien est tenu pour la pire des insultes. Au moins jadis, les hommes avaient-ils créé un riche vocabulaire de l'insulte et de l'imprécation, comme de la bénédiction, déjà à l'oeuvre chez Homère, alors que la civilisation moderne, si fière, si imbue d'elle-même, a tout appauvri, y compris la culture et le langage.  N'est-ce pas du reste dans l'ordre  également, puisque, comme jamais dans l'Histoire avant elle, elle encense tout ce qui matière, visible, consommable, et idolâtre le veau d'or ; puisqu'elle s'apprête  à fêter Noël, la naissance d'un pauvre enfant promis au supplice,  non  par des vertus, et une sobriété, une ascèse au besoin mesurée,  mais par des cadeaux outrageux, panoplie entière de merveilles matérielles, sonnantes,  trébuchantes, au détriment et aux dépens des sortilèges de l'invisible, des mondes enchantés de l'Esprit. Tel est l'état des choses, à l'approche du premier quart d'un siècle tout neuf. Il faudrait bien plus pour nous désespérer, tout est dans la règle ; tout est prédit, tout est écrit déjà.  Malgré les apparences, le sexo-anal ne fait, ne fera pas, ne fera jamais la loi. La non-vie de l'a-zote et le soufre ne se mueront jamais en hydrogène et en oxygène. Des âme ardentes, de toutes sortes, dans les larmes, dans les cris, cherchent, recherchent Dieu, et l'approchent, et le trouvent. Quelle beauté, quelle émotion palpitent dans cette émission "un prêtre nous répond, un prêtre vous écoute", le dimanche soir, programme que, je ne sais pourquoi, je ne saurais manquer ; qui me remplit de joie, m'attendrit jusqu"au ravissement, me porte à l'exaltation, quand, comme il y a deux jours, un jeune prêtre démuni et sincère, voué, donné, plein de coeur,  l'anime. Tous ces fidèles qui viennent, reviennent, semaine après semaine, dont on retient sans peine ainsi les noms, Ariane, Guy, Michel, Ahmed, Marie-Christine, Marie-José, Marie-Claude, Claire, Hilario, et tant d'autres, tout ce petit peuple de Dieu, vrai peuple, demandant, priant, souffrant, enquêtant, sous tous les registres de l'intelligence et de l'amour, humblement à travers les doutes, les scepticismes,  les découragements, les peines. Tous se dirigent vers un même but inconnu, mais si beau, si prenant. Bouleversant. S'il existe en ce monde un bouleversement qui mérite ce nom, c'est celui-ci. Interrogation et émerveillement. Solitude et destin. Cri d'appel au Salut. Car ces âmes sont solitaires mais solidaires aussi, elles sont le meilleur d'un pays, de la France et, parmi elles, je ne me sens plus seul ; et moi, le Japonais, ou le Chinois, l'étranger, l'exilé, l'errant, celui qui s'est perdu très loin d'ici, qui est ici sans être là, le déraciné, le campeur aux frontières, toutes les frontières, en  elles je ne suis plus dépaysé, en elles je me trouve, je me retrouve. En elles, je remercie les destins et je rends grâce.