3. déc., 2018

Pages intimes (121)

 

Une personne qui se qualifie elle-même de "gilet jaune 79" m'adresse un commentaire. Celui-ci est si intéressant et si significatif que je me plais ici à lui répondre, en long et en large, et je j'espère en profondeur. "C'est facile de parler quand on a été cadre sup à L'Oréal, avez-vous connu la misère ? "-- telle est d'abord la question posée. Ainsi, cette personne a appris, peut-être sur la Toile, le Grand Filet, pièges pleins d'erreurs, que je fus employé par L'Oréal. En effet, je le fus, à titre intérimaire, pendant environ six mois, moins d'un an, avant d'être remercié par celui qui m'y avait introduit, plus exactement qui m'y employait, parce que, en faisant très courte une très longue histoire comme disent nos amis anglais --,  je commençais à lui faire un peu d'ombre, réussissant contre son gré, et à vrai dire, contre le mien. Le domaine commercial, les affaires n'ont jamais été ma partie, mon centre de prédilection, ma dilection, loin de là. Ce que cette sympathique erreur de mon correspondant révèle, c'est l'esprit de fantasmagorie qui agite autrui, les foules certes, mais aussi chacun d'entre nous. Un tel eut telle chance, j'aurais pu l'avoir aussi, pourquoi donc ne l'ai-je pas eue ? de quel droit l'a-t-il, n'ai-je pas aussi les qualifications,  le mérite nécessaire pour l'avoir ? Cette ligne de pensée est un poison sans fin, une véritable intoxication de l'esprit. Les enfers du désir. Pourquoi ne suis-je pas cadre supérieur, ou même président de la République ? pourquoi pas ? j''en ai non seulement le droit, mais les facultés, l'intelligence, les moyens. Ce sont des métiers faciles : argent, gloire,  attraits, avantages de toutes sortes, repos, loisirs  ... Ne sommes-nous pas tous, après tout, formidables, des génies formidables, par nature, par instinct, sans effort et sans rien faire ? Je dois dire que mon correspondant, qui m'appelle "monsieur le boss",  fait preuve à mon égard d'une certaine estime, et même d'une certaine considération, ce dont je lui suis gré. En aucun cas il ne m'insulte, comme c'est devenu la règle. L'insulte, la destruction par les mots, mœurs devenues si courantes, non seulement déconsidèrent ceux qui s'y livrent, mais est le signe patent d'une faiblesse extrême, en fait d'une infériorité vengeresse ; il est inutile de s'y attarder. Supporter toutes les humiliations, garder le silence et le calme, exister sur un autre registre, surtout ne pas répondre sur ce même registre, sont, ou étaient les manières véritablement aristocratiques, au bon sens de ce mot, dignes de soigner et guérir ces plaies. J'en arrive à l'essentiel de la critique. Ai-je connu la misère ?  Oui, je l'ai connue et la connais. D'aucuns ne se font pas faute, avec malice, de me reprocher mes origines, paysannes à l'avant- dernière génération, comme tant d'autres dans ce pays, péché ridicule des origines, fausse culpabilité, ou culpabilisation, auxquels j'ai fait un sort, que j'ai traités directement dans mon cinquième roman, intitulé  significativement : Le pis de la race.  

Je commence par observer, ou redire, avec Paul Léautaud, que la pauvreté n'est pas la misère.  Par cet adage, le célèbre indépendant, ou Solitaire, homme excentrique, individu extravagant, auteur étranger à toute foi ou confession religieuse, véritable moine bouddhiste d'Occident,  ami des bêtes, des chats et des malheureux -- entendait l'idéal d'une vie simple, sobre, voire ascétique, sans plaintes, récriminations, ni révoltes, à la manière des herbes sauvages, ou des lys des champs de l’Évangile. J'admets que cette idée puisse provoquer la stupéfaction  et déclencher toute une longue liste d'objections. Regardons-y de plus près.  Nous naissons nus, nous mourrons nus, ou presque. Jadis, du temps de mes études, dans un café parisien, j'entendis un homme fort "en gueule", comme il se dit, s'écrier, avec sa voix de stentor : "Jamais on ne vit un coffre-fort suivre un cercueil." Cet homme était assez sensé, je ne l'ai jamais oublié. J'ignore l'origine, arabe, chinoise ou russe, ou juive, de cette maxime. Elle mérite réflexion. Peut-être même provient-elle du Livre des Proverbes, qui sans doute, sous une forme ou une autre, l'évoque et la commente. D'autre part si les riches, le jeune homme riche de la célèbre parabole, ou les méchants, les malveillants, et les fous, les insensés, contredisent cette élémentaire sagesse, ce n'est pas une raison suffisante pour les suivre, les imiter, ni les envier. Les riches, à vrai dire, sont accablés par les soucis, en premier lieu celui de perdre leur richesse. Il peut leur arriver, comme me le confie mon honorable correspondant, de ne pouvoir payer leurs factures après le quinze du mois, car se reproduit pour eux, à une échelle plus élevée simplement, tout ce qui accable l'homme ordinaire, le pauvre, et à vrai dire, tout homme, et même tout animal, tout être vivant, en ce bas monde. C'est une douleur, mais également un plaisir évident, une intense jouissance, de respirer en ce monde, d'y exister, d"y vivre, de s'y mouvoir, d'y évoluer, avant un jour, comme tout le monde avant nous, démocratiquement, c'est le cas de le dire,  de le quitter, de l'abandonner, selon toutes apparences. Les joies incommensurables du riche, sont fort surestimées par les pauvres ; et ses tourments, très particuliers, fort sous-estimés. Tout le drame du socialisme, du communisme, au siècle dernier, fut de révéler et démontrer avec rigueur, a + b,  presque sans exception, que les pauvres ou les dominés, une fois mis à la place des puissants, ne pouvaient, contre leurs désirs, et tous leurs efforts ou idéaux eux-mêmes, se comporter beaucoup mieux que ceux qu'ils dépossédaient dans un grand élan, avec un grand espoir.

En résumé, le désir, l'envie ne sont pas une bonne règle, un bon principe, et nul n'y peut rien. La possession et la dépossession, dans leurs alternances, ne mènent à rien de bon. Certes l'arrogance, la nonchalance des riches et des puissants, sous le nez, les yeux des pauvres et des démunis, ne peuvent que renforcer et exciter la haine, la jalousie, l'esprit de revanche, tous les mauvais sentiments. Ces conduites néfastes et délétères ne font que nourrir sans fin le cycle des violences, les mauvais karma, et les puissants, qui en reçoivent, tôt ou tard, l'inévitable rançon de retour, seraient  bien  avisés d'y prêter attention. Mais l'envie, les désirs de possession extrême des démunis, fomentent tout autant de malheurs.

A ces principes généraux, valables en tout temps, tout pays, véritablement universels, s'ajoute le fait déconcertant, qui n'est guère pris en considération, et pour cause, que le pauvre, sous nos climats, compte tenu des mœurs et critères du moment, est un riche et un privilégié dans les rues de Bombay, le désert ou la steppe, sur un autre continent. Sur l'échelle infinie, et quasi vertigineuse du réel, pauvreté et richesse sont toutes relatives. Il y a toujours, à l'évidence,  plus pauvre, et plus riche que soi -- et de beaucoup. Mon correspondant ou ma correspondante, me parlant de sa "dèche", de la misère,  je me mis à réfléchir hier, ce dimanche, Jour dit du Seigneur, avec nostalgie, tout d'un coup, aux vêtements rapiécés d'autrefois, aux chaussons soigneusement  reprisés par des mères attentives et aimantes,  aux petits métiers de mercerie ou de cordonnerie qui abondaient naguère, et qui, très probablement, existent encore en certains lieux choisis sur cette merveilleuse et, tout à la fois, sinistre planète, car, de quelque manière, rien n'y disparaît totalement. Le plus antique, le plus hors de mode, paradoxalement, y vit encore, y perdure ; simplement, nous ne le voyons pas, ne le pensons pas, ne voulons pas le voir, ni y songer Les raccommodeurs de porcelaine. Les raccommodeurs de bols, ferblantiers, repriseurs, réparateurs en tous genres. Ces coiffeurs improvisés sur les trottoirs que j'observai en Chine, à Beijing, mais aussi, qui l'eût cru ? à Tokyo, en pleine période de prospérité triomphante, car le Japon, et l'Asie, tous les vieux pays, ont l'art et presque le génie de conserver, priser, préserver,  aimer, chérir, entretenir tout ce qui est vieux, ancien, et donc précieux.  Et, pour revenir un instant aux questions politiques, à l'instar de nombre de pays qui eurent, jadis, l'habileté insigne, la fine intelligence de maintenir la monarchie, les anciennes valeurs  et coutumes, soit en façade, soit en arrière-plan de leur démocratie, dans nombre de pays d'Europe, au sud comme au nord, de la Norvège à l'Espagne et, bien entendu, jusqu'à l'empire japonais. C'est-à-dire d'additionner, de multiplier ; au lieu de soustraire et de diviser. 

En un mot, je crois qu'il n'est pas une interrogation angoissée des hommes qui ne puisse trouver sa solution par une réflexion puissante. L'attention, le soin, la concentration, la patience et l'amour, le feu de l'esprit, non l'incendie anarchique, la destruction des biens et la violence. D'ailleurs, la lutte écologique contre le gaspillage et la croissance désordonnée n'est-elle pas l'indice, le signe que se font jour, lentement et péniblement, d'autres valeurs,  d'autres facteurs pour inventer, ou découvrir, redécouvrir une économie, au sens propre et magnifique de ce terme, au sens où  ont existé, et existent encore, dans les pensions et institutions, un "économe", et un économat. La désappropriation, non matérielle mais spirituelle, le dénuement, le dévouement, l'effacement de l'esprit, conditions paradoxales de la plus grande performance du mental, autrement dit l'esprit de simplicité et d'humilité sont des voies qui ouvrent en direction de solutions inédites,  lesquelles ne sont, en réalité, que les solutions oubliées du passé.  ( à suivre).