30. nov., 2018

Pages intimes (120)

 

Envahis par les images -- c'est à qui affichera la plus provocante,  et je propose aux publicistes de s'attaquer au domaine encore vierge des toilettes publiques, des immondices, de la fange -- écrasés sous les données, les data, les informations --  big data qui si disent "big" pour mieux  effrayer, ne réussissant qu'à être ridicules, car en fait "small is beautiful" -- , les contemporains, les pauvres contemporains commencent, lentement, à prendre conscience de leur aliénation, autrement dit, en mots simples, de leur aveuglement et de leur esclavage. Ce qui se passe devant leurs yeux stupéfaits est un drame, une phase de l'épopée humaine, avant la tragédie qui, si elle a lieu, car il faut à toute force l'éviter, sera, je l'espère, courte. Le relais des médiations, pourrait, en ce cas, être utile, qui sait ? en montrant, démontrant, la terrible absurdité des conflits.  Je suis opposé à toute violence, par principe, conviction et tempérament.  Et la non-violence n'est pas une facilité, mais une résistance, fondée sur la force intérieure, la force d'âme, la puissance spirituelle. Car en apparence, tout, ou presque tout, est violence en ce monde. Sous un certain jour, même l'amour, la continuation, la perpétration de la vie, est une pénétration, une intrusion, qui doit certes être volontaire et consentie, autant que possible, à l'origine ; et l'enfantement, l'accouchement de chacun de nous, de tout être vivant, fut, est, sera également, quoi qu'on dise, quoi qu'on fasse, une douleur, une naturelle souffrance, une fantastique et surnaturelle anormalité, anomalie, quand bien même tout interviendrait in vitro, non in vivo. La réalité est fantastique. L'idéalité, plus encore. Il faut le dire, le concéder, avoir l'audace de l'affirmer 

Tout ce qui précède est d'ailleurs évident, archi-connu, sans originalité, énoncé depuis toujours. Mais, comme le disaient les anciens, hommes d'une intelligence extrême, génies purs, sans engins, sans machines, sans presse et sans ondes, sinon celles de l'amour, de la dévotion aux dieux inconnus, hommes d'une intense ferveur, dénués de tout intéressement, privés d'argent  et de réputation, sans honneurs, sans automobiles et sans avions, oeuvrant à la lumière des bougies et du soleil, non des néons, se chauffant grâce à un unique moteur, celui des battements, des vibrations de leur cœur, le plus puissant des réacteurs, oui,  les anciens l'ont dit : Il n'est jamais lassant de réitérer deux  fois, trois fois, quatre fois, sans cesse , ce qui est bon et vrai. et de pourfendre ce qui ne l'est pas, c'est la base de toute éducation, de toute sagesse.  Là est la vieille école, l'immortelle école, très supérieure à la nouvelle. Un petit tour dans la forêt des livres,  ou la foire des journaux, suffit à nous en convaincre : la décadence s'amorce et s'accomplit, en premier lieu,  par le déclin de la pensée, la confusion et la distraction de l'esprit, le manque de vigueur du cerveau, joints à l'auto-satisfaction, et à la paresse. Horace enjoignait un auteur à garder par devers lui son manuscrit huit ans. Le résumé d'un livre, maintenant vite écrit, publié vite, tient en quelques phrases ; d'un long débat, en trois minutes. L'Occident s'est endormi sur sa gloire, ses lauriers, ses jouissances. Le réveil est lent, mais triste et brutal. Ce processus ne fait que commencer, c'est une sidération. Commence à se faire entendre, à se dire, ce qui fut dit il y a dix ans, vingt ans, trente ans, un demi-siècle, par un très petit nombre d'esprits clairvoyants. pénétrants. Les cultures humaines, loin de se déployer comme un bel éventail, où chacune serait l'égale des autres, et viendrait tour à tour, en se jouant,  nous divertir, nous amuser, sont fortement dissemblables et souvent en conflit. Il est faux, sot et presque criminel de sauter trop tôt, trop vite, au plan de l'universel. Passer à l'universel, non s'y précipiter, accéder à ce plan, ce miroir suprême, exige de longs efforts, des sacrifices, de longues études, une "grande étude", pour reprendre le titre de l'un des quatre classiques confucéens, de patientes et tenaces études et recherches. Demander, par exemple, à la Chine et aux Indes,  de nous rejoindre, les prier de nous conforter dans la prééminence et l'exceptionnalité de notre civilisation contemporaine, sciences, techniques, religion comprises, témoigne d'un orgueil, d'une arrogance, d''une cécité sans pareils. L'Occident commence à prendre conscience, péniblement et trop tard, de lui-même -- forces,  faiblesses, limites. Chose étrange, cécité incroyable, il se prit longtemps pour le Tout. 

En effet, le monde est Un, tout est en tout, l'Occident et l'Orient sont unis, mariés sur un globe qui pivote sur lui-même, mais l'accès à cette unité est réservé à qui s'enfonce ou s’élève  dans les couches supérieures de l'Etre absolu, de l'Etre unique, presque inaccessible, et inexprimable. C'est ici, sur ce socle,  que seul le compagnon, l'ami du Christ et du Bouddha, ou de Krishna, le fervent adorateur et amant de l'Un, de l'Unique, s'établit, frémit et palpite, continue à vivre à ses risques et périls, en tremblant,  "en craignant comme Dieu",  comme il se disait autrefois.  Toute autre union est fragile, superficielle, presque dérisoire. Mais que de combats, de soucis, de veilles, d'études  et de larmes, et aussi de cris,  de soupirs et de patience pour y parvenir ; plus ardu, pis encore pour y rester, y demeurer, s'y établir un très long temps, ou définitivement. Toute synthèse, ou syncrèse, c'est-à-dire, juxtaposition d'éléments disparates, toute composition symphonique consistant à mettre les choses ensemble, sans soin, en grand désordre, spectacle que nous donnent tant de conversations et de livres, tient d'une sinistre et pauvre vanité. Le grand violoniste Nathan Milstein (1903-1992) vécut assez longtemps, au moment opportun, pour prendre conscience de la décadence de la pensée, jointe à celle de l'art de s'habiller, et au fond de tout art. Vers la fin de sa vie, il en fit la naïve confidence à un musicologue venu l'interroger.  "Auparavant, l'on travaillait mieux et davantage ; je le sais, j'en fus le témoin", osa-t-il proférer. Ou bien, Furtwängler, qui commit peut-être une ou deux erreurs de jugement, mais ne tua personne, assistant dans ses Carnets, dès 1924, au déclin inéluctable de la musique classique, et en donnant les raisons. Ou bien Schopenhauer, lequel, dans les premiers chapitres de ses Parerga, consacrés à l'histoire de la philosophie, fit preuve du courage inouï toujours nécessaire pour dénoncer les professeurs, les compilateurs, les experts, les spécialistes, les scholiastes qui, moyennant finance, places, titres, compensations matérielles, acclamations des critiques, monopolisent le savoir et fourvoient les foules, guidant faussement le monde entier vers sa perte, tel, dans la légende, l'enchanteur diabolique embouchant sa flûte à la tête du troupeau, pour le mener droit en direction des précipices. Les penseurs  japonais et chinois possèdent de nombreux défauts, excepté celui de parler ou d"écrire pour ne rien dire, ou dire très peu de choses. Ils font preuve également d'une grande et étrange modestie, même s'il m'est arrivé de croire que c'est, quelquefois, une fausse humilité. En revanche, l'immodestie, la suffisance, l'insigne pauvreté des propos et des idées, en un mot de la vision, de la philosophie profonde, font, sur ces rivages,  peine  à voir ; et, depuis fort longtemps, ces travers ne sont pas passés inaperçus des visiteurs venus d'autres rivages. Ces derniers se rendent, en priorité, dans les musées, et chérissent  les choses et les œuvres, et les idées du passé, à juste titre, je dois le dire. Les hommes vivants, -- qui le croirait ? -- ont pour eux peu d'intérêt ; mais, polis, ils ne l'avouent pas en public.  Tout ce qui est ancien, fruit du travail, de la tradition, du labeur et des douleurs des morts, s'impose, y compris à un Orient justement admiratif et envieux, quoique paré de ses propres lettres de noblesse, à un degré éminent.

Il devrait être si facile et évident, pour le monde entier,  de s'accorder sur l'excellence,  s'en faire une loi, et s'améliorer de concert, coexister en harmonie, vivre ensemble, dans l'allégresse d'être dissemblable, varié, coloré, heureux comme l'époux et l'épouse qui acceptent leur différence, ou complémentarité, s'en félicitent, y voient non un empêchement et une contrariété, mais un surcroît de merveille. Et cependant, corriger le monde, le chambouler, le refaire, le recréer d'une autre manière, proclamée supérieure, flatte et contente davantage la folie humaine, la présomption de l'esprit impétueux, furieux de ses limites, ses frontières, ses impuissances, qui, celles-là, sont bien réelles et véritablement infranchissables.