27. nov., 2018

Pages intimes (119)

 

Malgré mon désintérêt profond pour les questions politiques, me trotte dans la tête, depuis dimanche matin, la petite histoire suivante. Un peuple élit son président. Le processus de sélection est long et minutieux. Élections à deux niveaux, l'un primaire, l'autre principal, deux tours. Débats sans fin, commentaires sans fin,  palabres sans fin, logorrhées, immense énergie dirigée vers ce but obstiné : le choix, la sélection d'un président. Nombreux sont les pays, les peuples envieux de cette chance sans égale. A n''en pas douter, ce pays est, du reste,  le seul au monde qui peut s'offrir ce luxe, un temps si long, avec autant de complaisance, d'insistance, de passion quasi mystique pour la politique, l'intérêt national, la cause démocratique. Après bien des épisodes, rebondissements, surprises, supputations, prévisions, au terme d'une longue aventure, non sans mal, sans orages, tempêtes, éclairs, dans un immense torrent verbal, après des avalanches répétées d'explications, ratiocinations, justifications, un choix est fait enfin, à l'ébahissement de ce  peuple, du monde entier, et des protagonistes eux-mêmes. Le résultat est inattendu, sidérant, mais, au fond, excellent. La presse étrangère est admirative, unanime, un rien jalouse. L'élu est jeune, bien fait de sa personne ; son intelligence est vive, ses dispositions parfaites ; son expérience large ; il sera d'ailleurs à même de s'entourer de conseillers, de collaborateurs, de guides, de sages, pour acquérir ce qui peut lui manquer. A notre époque, le pouvoir exécutif, ce sont des équipes cachées dans l'ombre, un réseau fourni, cent personnes, mille personnes, au service d'un homme seul en apparence.  Tous ses rivaux sont stupéfiés, à terre.  La victoire est écrasante, incontestable ; qui oserait la contester après un si long, si laborieux processus démocratique ? Certes, les abstentions sont nombreuses, mais c'est le cas depuis longtemps. Le droit à l'abstention est inscrit dans la règle du jeu. Après tout, la démocratie n'est-elle pas la liberté, voire le caprice, la fantaisie par excellence, le règne absolu de la liberté, y compris celle de ne pas l'adorer, l'idolâtrer, dans les limites, bien entendu, de la légalité. Oui, cette présidence s'annonce, s'ouvre sous les meilleurs auspices. Et, comme par hasard, comme si, en fait, la psychologie politique, ou l'ethno-psychologie, l'esprit des nations en interaction et en dialogue historiques, l'état d'esprit public, le psychisme collectif, la température de la presse et des ondes, plus que toute mesure, toute statistique économique -- déterminaient, seuls, le destin d'un peuple, voici qu'au même moment, tous les pays voisins se trouvent, soudain, par magie, par enchantement, affaiblis ou dotés d'une moins bonne posture. Le triomphe est total, impressionnant. Toutes les nations du monde, ou presque, se prennent d"envie pour un peuple pareil, si incontestablement libre et fier. Le prestige international de ce peuple, qui lentement s'affaissait, d'un coup remonte, est immédiatement rétabli. Les investisseurs, les voyageurs, les affairistes, les simples curieux, en masse, lui rendent visite, ou se préparent, se disposent  à le faire. Les affaires reprennent, un sain optimisme se fait jour. Bref, tout va bien, quand ailleurs tout va mal. La Californie elle-même, mécontente de l'homologue choisi et porté, dans le même temps, à la tête de l'Etat fédéral, se prend d'admiration et d'envie pour ce peuple si libre et si fier,  dont la taille, les dimensions, la population ne lui sont pourtant pas supérieures. Soudain, la France est  à la mode ; et tout ce qui est français, plus qu'autrefois, plus qu'avant, plus que jamais. De surcroît, elle triomphe au football. Grande nation intellectuelle, elle est devenue une grande nation sportive. Les clubs d'optimisme se créent, se multiplient. Tout va si bien que cela en devient un rien étrange. 

Oui, las ! cela ne devait pas, ne pouvait pas durer. C'était sans compter avec la foire sur la place. Ce chapitre du Jean-Christophe de Romain Rolland, "la foire sur la place", est toujours d'actualité. Certes, le droit de s'exprimer, de manifester, de différer, de maugréer, de critiquer, de tempêter, de nier, renier, décrier, est inscrit dans la Constitution et dans les mœurs, les normes, les habitudes, le passé. Marx et bien d'autres l'on dit, écrit : ce peuple possède une riche expérience politique ; sa créativité, en ce domaine, est vaste et inestimable ; sa prééminence, indiscutable. Cioran l'a observé, affirmé, répété : sceptique, railleur et sans religion, désabusé, sarcastique, il devient subitement, d'un seul coup, mystique en politique, ; il transforme la politique en religion : et même parfois, parfois seulement, en morale.  Il se comporte comme un enfant gâté. Rousseau, et d'autres penseurs, sous la monarchie, avaient prévu que la démocratie convenait et s'appliquait le mieux à un pays de petite taille, comme la Suisse. En tous cas, la démocratie directe, la démocratie absolue, si l'on peut ainsi s'exprimer. Les amoureux de Shakespeare savent qu'il n'était pas dupe du caprice des foules ; je crois que c'est dans Coriolan, et ailleurs, mais il faudrait le vérifier. Un orateur B, pour telle ou telle raison,  s'écrie  : "A bas  C !" Et le peuple docile crie, en écho : "A bas C !". Puis C s'en vient et, pour telle ou telle raison,  crie : "A bas B !" Et une fois encore, le peuple, à son tour, répète docilement  : " A bas B !'  L'orateur, le flatteur, le démagogue, le populiste, le rhéteur, le sophiste, tous s'y entendent pour exciter, cajoler, et se rallier le peuple, ou une partie du peuple. Quant à ceux qui prétendent, dans les meilleures intentions,  chérir plus que d'autres, plus que tout, leur pays, leur patrie, il est assez fréquent que, par excès de zèle, à la fin, sous prétexte de l'aimer, à trop l'aimer, ils lui nuisent. La démocratie éclairée est hélas incompatible avec la démocratie absolue. Celle-ci est un leurre, une mascarade, qui trompent et divertissent des foules naïves. Celles-ci se comportent comme de grands enfants. De surcroît, trompées et flattées, caressées par les marchands, elles s'apprêtent, sans hésiter et par habitude, par tradition, par inertie de culture, à dépenser des sommes énormes, difficilement et laborieusement gagnées, en cadeaux de Noël, en l'honneur d'un Dieu pauvre et misérable, un fuyard né dans une étable, près des bêtes, l'âne et le bœuf. Un migrant, un réfugié, né sur la paille. Un émigré, un voyageur, un errant, un exilé, un pauvre exilé, un pauvre, presque un vagabond. L'autre jour, dans un vaste restaurant familial, populaire, un homme digne, un religieux, venu sans doute du Proche Orient, de quelque Liban, ou de grande Syrie, contemplait avec un étonnement attristé, les reliefs présents sur toutes les tables, les restes des assiettes vides, à chaque place, les clients négligents partis -- tout un gaspillage qui le stupéfiait, le scandalisait plus qu'un autre, parce qu'il venait d'ailleurs, d'Orient, grand et barbu qu'il était, tel un roi mage. Un prophète grave et méditatif, venu de loin, et pas de si loin cependant.