23. nov., 2018

Pages intimes (118)

 

Je dois dire, à destination des esprits chagrins, qui seront peut-être surpris de cet aveu, que nul n'a plus critiqué l'Asie que moi, au fil des années. Aucune de ces critiques que tout le monde a tant en tête qu'il est inutile d'en dresser ici la liste, ne peut me surprendre. Je les ai vécues, contraint et forcé. Tout s'est imprimé dans ma chair, autant que dans ma mémoire  Et, revenu depuis un certain temps dans le pays de ma naissance, de mon origine, de mes ancêtres, le pays des aïeux, je suis devenu, bon gré mal gré, le plus objectif  des observateurs, le plus désabusé et le plus serein, tout à la fois, des hommes. Ma voie est ce qu'elle est, nourrie avant tout de mes expériences, pas seulement de mes lectures, réflexions et analyses, une abstraction et une intellectualité que d'aucuns ne se sont pas privés de me reprocher, me félicitant d'être instruit. Instruit certes je le suis, je le revendique en tous les sens de ce mot. Me voici en effet à la fois très abstrait et très concret, très occidental et très oriental. J'incarne toutes les contradictions. Je suis la synthèse incarnée, la conciliation vivante. C'est l'instrument de ma survie. A la fin des fins, après bien des errements, vient le bon sens, le sens commun. En termes bouddhistes, l'esprit originel marié à l'esprit ordinaire, ce dernier souvent confus, faux, maladroit, pris de court, obligé de s'adapter au cas par cas, de fluctuer jusqu'à l'absurde, muer, biaiser, louvoyer, incarnant sans crainte l'irrationalité, la maîtrise du vide, le vide mental du miroir absolu, que le divin seul escorte, protège et nourrit. Tout est masques et miroir. Devenir le miroir n'est pas à la portée du faible, ni du premier venu, du tout venant.

C'est ici que l'Occident contemporain, pas l'Occident classique et antique, depuis  un siècle au moins, s'est dramatiquement fourvoyé. La décadence s'amorça lentement, puis s'est précipitée. Le point de non retour a été atteint. Quand bien même le conformisme, le collectivisme, ou le "groupisme" des cultures asiatiques très légitimement choqueraient, c'est une éducation de haut niveau qui l'anime, l'inspire, y compris sur le plan moral. Si le génie, l'inventivité, la créativité y sont moindres, ce qui est d'ailleurs de plus en plus douteux, du moins la base, les fondements sont-ils fermes et solides, stables, efficaces ; la moyenne est élevée, les standards sont haut placés.  C'est ainsi que, par exemple, les tentatives de faire éclater la Chine, de la désunir, la découper, la morceler, à l'instar de ce qui fut entrepris  dans l'empire russe, se heurteront toujours au caractère chinois, le sinogramme, symbole de la pensée, de la culture, de toutes les forces de la philosophie chinoise. Ou bien encore, l'Inde, les Indes, grande démocratie apparente, s'imposent comme un monde extraordinairement divers, mais uni par une longue histoire, une pensée profonde faisant sa part à une expérience religieuse sans égale. Comment fait donc l'Indonésie pour continuer à vivre, à exister, en coordonnant, harmonisant, bon an mal an, avec grâce, pas moins de cinq religions ? Devant ces faits, face à ces prodiges, la désunion de l'Europe afflige, au moment où les Etats Unis eux-mêmes, pays tout récent, sans grand passé, se défont. Quel gouffre sépare la France de ses pays voisins, à une petite frontière de distance, alors que, sous un prisme planétaire, tout les rapproche : des langues si faciles, des cultures autrefois si brillantes, des arts jadis hors de pair. Europe des cultures et des arts, après celle du charbon et de l'acier. L'individualisme à tout crin, le nivellement, la table rase, l'indolence, la nonchalance, l'insolence présomptueuse, le sarcasme, la critique acharnée, la négativité de monsieur et madame Sans-Gêne, s’enorgueillissant de leur naturel, le bon gros naturel, l'endormissement généralisé, le repos du guerrier, en un mot la lourdeur, la loi de la pesanteur sont passés par là, et ont accompli leur oeuvre. "Les héros sont fatigués" me dit un jour un Japonais narquois. Le concept ironique de "pays en voie de sous-développement" apparut soudain dans les commentaires. Tout ceci date déjà de plus de vingt années. Dans son mouvement incessant, le monde est animé de tendances. Les redresser demande du temps. Il est bon et sage de les discerner le plus tôt possible, avant qu'il ne soit trop tard. Les recettes du passé sont un grand leurre.  Par exemple, vidons d'un coup la question du fascisme, cet ogre dont le populisme paraît un masque, un déguisement, ou un prologue. Ce qui fascina, et peut fasciner encore, c'est un mysticisme inversé, tourné à l'envers, autrement dit un mysticisme du mal. Oui, une catastrophique religion du mal, et non du bien, des rites visant le mal, voués au mal. Une lumière obscure, une noirceur qui se sert de la lumière à ses fins. Les formes de ce faux amour furent jadis nombreuses. Le communisme, le socialisme, tous les idéaux, toutes les religions elles-mêmes, à tour de rôle, tombèrent dans ce piège.  C'est sans aucun doute l'un des travers de l'âme humaine, un abîme pervers du coeur humain, un précipice qui s'ouvre en chaque homme, seul et plus encore en société. 

Enfin riche d'expériences, éclairée par tant de gros livres d'histoires qui ne font grâce d'aucun détail, qui plus est de films qui permettent de vivre et revivre les passés les plus douloureux, les plus insupportables, il serait possible d'imaginer une humanité mieux à même qu'auparavant d'éviter les obstacles, les pièges, les catastrophes, pour dessiner enfin, à l'heure qu'il est, des chemins nouveaux de raisons et d'espérance. Tel n'est pas le cas : c'est au contraire le prurit de recommencer les mêmes erreurs, chuter dans les vieilles ornières, se délecter de la satisfaction amère d'un réalisme sec et sinistre, fort étroit, qui, de loin, l'emportent. Faute de dieux, les diables se frottent les mains. Au paradis impossible, fait écho le pandemonium. Le pandemonium ricane et jubile. Si d'ailleurs, pour être patriote un instant, il est un pays capable de prendre conscience de tous ces maux, et d'inventer les remèdes d'un avenir différent, unique, adapté aux défis, c'est la France, et ses amis européens de l'Ouest, où la culture,  le temps, le loisir, l'argent malgré tout, le confort relatif, le grand confort, quand même, tout bien pesé, en comparaison de la vie tropicale, équatoriale, polaire, et la passion des idées, de l'histoire, et l'amour des hommes, l'énergie de l'amour -- abondent.  Hélas, c'est peut-être là encore un rêve, un rêve de plus. L'humanité aime détruire, s'auto-détruire, scier les branches sur lesquelles elle a poussé, fleuri. Il est temps de psychanalyser et de contrecarrer ce penchant fâcheux, morbide, délétère.

Et, très au-delà de l'Europe, toutes les cultures pourraient enfin se rassembler, se coaliser, se coordonner, collaborer de quelque manière,  pour du moins, éviter, prévenir le pire. Le premier pas, à cet effet, serait de ne pas cantonner le prétendu exotisme, les cultures premières, les pensées et pratiques très étrangères, aux musées, en particulier Guimet et Branly, au Cnrs et aux Instituts des hautes études spécialisées. Montrer que le monde est incroyablement divers et complexe, ne pas le regretter, le déplorer, mais s'en réjouir. Il est vrai que cette tâche culturelle est plus difficile, au fond, que de vendre des voitures, ou d'autres objets, et de réduire les coûts de leur production. Si les chefs d'entreprise qui s'en vont, drapeau au vent et sabre au clair, prospérer à l'étranger, prenaient le temps de s'interroger et de s'informer profondément sur les cultures, les moeurs, les habitudes des pays qui les accueillent, ils esquiveraient plus aisément les traquenards que la facilité de l'orgueil leur tend. Ils comprendraient qu'on les observe soigneusement, du haut d'une expérience  plus vaste et plus profonde que la leur, en une langue polie et raffinée, impitoyable pour déceler les fautes de morale, ou de discipline, habile à laisser le coupable s'enhardir, croire qu'il est comme chez lui, en terrain sûrement conquis, imaginer qu'il est, en tant qu'homme blanc, admirable et tout-puissant, au-dessus de tout soupçon, de toute loi, afin de mieux se saisir de lui, le déconsidérer et l'abattre, d'un seul coup, au moment opportun.  "Sabre de vie, sabre mort" tel est le titre des deux chapitres de l'un des manuels des arts martiaux japonais, dont la philosophie s'applique à tous les champs d'action de ce monde. Du temple à la cuisine, des planches de la salle de spectacle ou de concert, au cabinet de travail, du théâtre social à la chambre à coucher, à la façon de bouger, se déplacer, évoluer ; se saluer ou pas, parler et ne pas parler ; de penser et de ne pas penser ; d'exister et de ne plus exister.