20. nov., 2018

Pages intimes (117)

 

L'idée me vint soudain, avant-hier, de faire le compte de mes retours intermédiaires. Je suis arrivé au chiffre de neuf. Un long mouvement de balancier, entre Orient et Occident ; le pendule qui se joua de moi, entre Est et Ouest. Maintenant le retour définitif est impossible.  Le grand Retour n'aura pas lieu. Dieu, ou mon destin, la Nature m'ont joué un tour. Où que ce soit, je suis en voyage. C'est au point, puisque tout ce qui est étranger effraie, que j'apparais un agent secret. Tel n'est pas le cas. Par miracle, je n'ai signé nulle part. Si j'en suis un, c'est dans l'unique mesure où tout romancier, tout auteur, ou penseur en revêt les apparence : vivant, il appartient à plus d'un monde, y compris la maison des morts  Après un an en Chine -- était-ce par nostalgie, ou par déception ? -- je revins l'été. Et j'écourtai la deuxième année. Au Japon, au contraire, je me sentis chez moi, comme en une seconde patrie. Deux ans plus tard, j''y revins, à Nagasaki. Trois ans durant, je retournai un mois à Paris en avril. Puis, de Tokyo, je cessai tout retour pendant sept ans. Ce fut la période décisive du détachement, du décollage. C'est un long processus. Un douloureux, pénible, et peu probable processus. Quand je revins, après sept années, j'avais comme oublié la langue française. Je l'écoutai de l'extérieur comme un gazouillis d'oiseau. Un beau chant informe. Il est difficile et rare, et vertigineux, d'entendre la musique de sa langue maternelle à la manière d'une langue étrangère. Puis, pendant sept années encore, je fus, autant que possible, plus que beaucoup d'expatriés à Tokyo, un Japonais. D'une manière naturelle, j'étais doué pour l'être. J'avais été le Chinois, le pro-chinois. Je fus, plus encore, le Japonais. Une amie japonaise, Tae, m'a nommé ici le Japonais de Paris ; c'est me faire trop d'honneur. Le temps d'un bref mariage, je fus vietnamien avec Hien, surtout avec sa grand-mère qui m'adorait. Puis, thaïlandais avec Nataya à Tokyo, pendant dix ans. Ainsi, je possède quatre angles de vue sur l'Asie, cinq avec le Népal de Gyani. Six avec l'Inde de Ramana Maharishi. Et je demeure français bien entendu. Les retours intermédiaires m'ont préparé, non sans douleur, sans vertiges, à une vaste synthèse. Cette expérience ne peut plus disparaître parce qu'elle est gravée dans mon corps. On me demande, malicieusement, quand donc je suis rentré, et si j'oublie ces langues, ces expériences. Il est impossible de rien oublier. Ou plutôt, je possède  la faculté de tout oublier, d'imposer un blanc à mon esprit, à ma mémoire, de me blanchir, me laver moi-même le cerveau, ou bien, à volonté, de décider la résurrection du passé. Alors je revois les visages, dont certains déjà ne sont plus de ce monde, je revis les situations, les circonstances, je me reporte à ces instants précieux auxquels je reste fidèle, qui n'ont qu'en apparence disparus, qui ne sont pas définitivement évanouis. Dans cette résurrection je m'arrête à volonté puisque que faire resurgir entièrement le passé est peine perdue. De toute façon, le plus important, le plus significatif, ce à quoi je tiens le plus est consigné dans mes romans et dans mes carnets. Un esprit de synthèse m'anime depuis toujours. Il fut consolidé par le contact du père Huang, sa propre expérience qu'il me transmit, un souci constant de concentration, une attention émue à toutes choses. Fuir ce qui égare l'esprit, insistait-il ; avant tout, ne pas s'égarer. Sans doute était-il, en cela, de par sa mère, plus bouddhiste que chrétien. L'inattention et la dispersion sont la mort même de l'esprit. D'un autre côté, parce que tout présente en ce monde une double face contradictoire, il est très nécessaire, simultanément, de tout oublier, et même, sinon de rire, au sens où il est dit que Dieu rit, quand l'homme ne fait que penser -- du moins de sourire finement, tendrement comme le Bouddha. Cette attitude devant la vie est familière à l'Asie : un doux sérieux, une tendre gravité. Une aisance, une facilité dans la forêt, ou la jungle, l'océan, le désert des contradictions. S'il existe un bon sens, un sens commun, c'est qu'existe aussi un mauvais sens ; s'il existe une bienveillance, c'est qu'existe un sentiment de malveillance. La simple conscience de cette ambiguïté, en soi, libère. S'ouvre alors le portail étroit et caché des jardins enchantés. Les méchants, comme le dit si délicieusement cette candide langue française, ne savent pas bien chanter. Passés les pièges de l'érudition, alors les racines du sanskrit, l'océan sans frontières des caractères chinois, font pénétrer au royaume des cieux. Certes, l'interprétation secrète des récits de la Bible, ou la lecture ésotérique du Coran, y font accéder, plonger pareillement. Et la langue française, toute langue, toute culture, toute oeuvre de poète s'il est grand. Et tous les signes, les actes autour de nous, si nous savons les voir, les décrypter, si nous savons lire. Cette sorte de lecture est peu commune, bien qu'elle se révèle apaisante, enthousiasmante. Une foule de démons nous dissuadent de la faire, elle leur déplaît profondément -- allez savoir pourquoi ...  Cette lecture est à l'oeuvre dans les fables et les fabliaux, les mythes, les maximes et proverbes, les Xénies de Goethe, le trésor des peuples, Folk-lore, qui est partout le même.  Elle s'entend, bien sûr, éminemment, dans les musiques dignes de ce nom.  Elle s'entend dans la prodigieuse construction des règnes animaux, cet arbre mystérieux dont nous sommes une branche unique, architecture naturelle, plus grandiose que celle des hommes, aussi bien que dans l'architecture céleste, le si bien nommé système solaire, et le chaos des galaxies et des trous noirs, ou dans la structure des nombres, chacun doté de son goût, sa saveur, sa couleur, son frémissement particulier, l'infini des constructions mathématiques, des structures, des sculptures, des formes de toute espèce qui nous environnent, nous entourent, s'adressent à nous en silence. En somme, tout parle, chuchote, tout nous signifie quelque chose de très important, et de passionnant, mais en silence, en secret. Plus que la Bible elle-même. c'est le grand Livre. Si vaste et prodigieuse qu'elle soit, la Bible n'est rédigée qu'en une seule langue, ou deux, ou trois. Qui, un beau jour, se mit à étudier le chinois, le sanskrit, ou d'autres langues difficiles, s'y sent quelque peu pris dans un habit, entravé, à l'étroit. Quoique en souffrant, il n'y peut mais : personne ne peut plus le convaincre que le centre du monde, le Tout du monde se situe là, et non ailleurs. La communion, la danse du Christ et du Bouddha, l'union, la réunion de tous les dieux, le Grand, l'Unique, et tous les autres, les petits, les plus petits, les tout petits, ne sauraient nous amoindrir, ou nous attrister, moins encore nous désespérer, nous appauvrir. Le shintô honore huit milliards de dieux, ou kami, mais ce faisant, les unit en un seul Esprit.  L'universel nous requiert, nous appelle. L'universalité du Christ nous conduit vers l'Inde, la Chine, l'ancien Siam, et en tous lieux. C'est à la fois le drame actuel, et une immense tâche, un immense devoir. Tout cela se poursuivra, se développera, contre vents et marées, quoi qu'il arrive. Qui peut s'opposer aux forces de l'universel ? Qui peut les contrecarrer ?  pas la pauvre, et fluctuante, et faible liberté humaine, laquelle s'inscrit toujours au sein d'une fatalité ; ne prend tout son sens, ne vibre, ne vit vraiment, ne s'exprime pleinement qu'au  cœur de cette Fatalité, non au-dessus : au  cœur de la mêlée.    

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