17. nov., 2018

Pages intimes (116)

 

Qui suis-je ? qui êtes-vous ? qui sommes-nous ? Interrogation suprême qui me taraude dans la nuit. Le cogito ergo sum de Descartes obsède l'homme occidental moderne. Il ne peut plus s'arrêter de penser, de parler soit de l'intérieur, soit à l'extérieur ; il cherche des éléments d'explication, de compréhension ; il cherche un mot, le dernier mot ; les mâchoires des hommes s'agitent avec un bruit de castagnettes. Mais même Descartes croyait en Dieu, cherchait à le démontrer. Dieu des savants et des philosophes, plus que Tout-Puissant jaloux des deux Testaments. Dieu immense dont les sciences profanes s'entêtent  à percer les secrets, oubliant les sciences divines.

Tout doit être concilié, réconcilié, il est temps, il est grand temps.  Quand Abraham Isaac Kook pense, ce n'est pas en étroit sioniste mais en penseur universel ; il plonge dans le miroir absolu, une spéculation où l'athée et le méchant croient, à leur manière. L'universel commence à peine, s'édifie à grand-peine. Même les guerres, les pires désastres y ont part. Pour Claudel, penché sur son Journal, en 1914, l'humanité, les foules, s'apprêtent à s'étreindre, s'embrasser. Terrible vision. Dieu fasse que cet amour brûlant à nouveau nous soit épargné. Faute d'avoir pénétré assez avant les autres cultures, la dimension orientale, si ce n'est extrême-orientale du monde, l'extrême-occident ne craint pas de la défier. Une agglutination de petits egos est faible devant le grand moi qui ne pense pas, qui ne pense plus, quand est atteint le grand prodige de s'oublier tout à fait. Chaque individu séparé est plus, est davantage que son état civil, un lieu et des dates sur un passeport, ou une tombe. L'infini est en chacun. Il est ardu, il est vertigineux de le découvrir, plus encore d'en prendre acte. Chacun le sent, le pressent obscurément. Chacun s'inscrit, comme il le peut, dans la grande continuation, dans l'éternité, avant le point de naissance, après le point de cessation, au-delà de l'apparition  et de la disparition, au-delà des limites. La vie individuelle, comme les nations, comme les patries, possède et trace des frontières, une bordure, des bords mobiles, un cadre fait pour être franchi, dépassé. Qui peut le nier, s'y opposer, faire l'éloge gaie de la limite ? Même le court texte que j'écrivis il y a quelques années, Je campe à la frontière, est au fond une vue de l'esprit, une vision. On a dit que la frontière traversait le salon de Voltaire. Mais la bordure franco-suisse n'est pas à l'échelle des Himalaya. La Suisse est un maigre Népal. Pressé, bousculé par le temps, chacun engendre, enfante, crée, pousse, se pousse à sa façon. C'est ici qu'il s'impose de se lier et relier à la grâce, par la grâce, de s'abandonner au tout, à ce qui perce et transperce -- la grande dissolution, la solution, l'absolution. Se donner, se perdre, c'est risquer de se trouver, se découvrir. Tant que la diaspora juive souffre hors des frontières, elle se nourrit de tout ce qui n'est pas elle, elle s'assimile l'universel, telle une éponge. La diaspora chinoise paraît plus universelle encore. La planète est condamnée à l'universel, à l'universalisation.  Unification, complexification. Tout ce que Teilhard, Kook, avant eux Spinoza, Leibniz, Hegel ont tenté de saisir, chacun à leur façon particulière, mais étreints par une même obsession.  Du minéral à l'esprit subtil, un grand souffle passe. Dans la terre, sur la terre et au-delà de la terre. Ceux même que la spiritualité fâche ou rebute, n'échappent pas à son mouvement. Les pires matérialistes, les plus acharnés athées, sont pris dans le processus de spiritualisation. Après deux pas en arrière, un petit pas en avant. La terre est en feu déjà de l'intérieur, comme le montre, à leur heure capricieuse, le volcan, le séisme. A ce feu, dans ce feu, l'homme joint, jette le sien. Par quelle malédiction joue-t-il avec le feu ? Il a conquis le feu, cela ne suffit point. Rien ne  suffit. Deux jambes, un bicycle, train, avion, voiture, fusée. Une femme, deux femmes, trois femmes, dix femmes. Plus, plus encore, beaucoup plus, davantage. Donnez-moi tout. Qui va à la racine de cette insatiabilité s'apaise, se calme un peu.  Qui saisit la racine du désir comble ses envies, une fois pour toutes, du moins dans l'instant.  Ce n'est pas en ajoutant le feu au feu qu'il s'éteint, ou s'apprivoise. La spiritualisation est un long mouvement. La dématérialisation informatique, la numérisation, qui ne l'admet ? nous plonge plus encore dans l'enfer du matériel, les liens, les lianes, le grand enfer du nombre. La machine intelligente enchaîne, enferme, porte atteinte aux intelligences ; humilie, blesse, détruit la pauvre intelligence humaine, l'humble lumière ;  berne,  floue, rend inutile, dérisoire, sans travail, sans honneur ;  coupe, sépare, éloigne de soi et de tout Dieu. Et cependant, il faut passer par ce chemin d"épines, qui y échappe ? qui peut, qui ose y échapper ?  il est même interdit de le dire trop fort, d'en parler, de l'imaginer, de se le figurer.  Faudra-t-il en venir à ce moment de panique, où soudainement, dans la tragédie des Grecs, le héros humain arrive à la conscience de son erreur, voit clair enfin dans le piège énorme où il est pris, et, plus humiliant encore, un piège, des rets qu'il a lui-même forgés, contre lui-même, en dépit de lui-même ; créant le mécanisme qui maintenant l'emprisonne, le paralyse, et lui fait crier grâce, appeler le sauveur, réclamer miséricorde ?  Et, tragédie de plus, piège de plus, il est plus d'un sauveur, le sauveur est légion. A qui  s'adresser, à qui donc se vouer ?  Au dictateur ? aux mirages des faux arts, aux faux dieux, si nombreux à offrir leur service ?  à l'amour-passion, à la femme, l'enfant, la famille, le travail, la patrie ?  les titres,  les honneurs, la gloire, les lauriers, les prix, les croix ? Qui nous dira enfin quel est le bon Dieu, le vrai Dieu, le seul Dieu, le vrai Sauveur ? Est-ce donc, enfoui en nous, recouvert, à peine discernable, le maître intérieur ?  l'ordre intérieur ? Pas même le maître. Seulement sa trace vague, une humble étincelle. De temps à autre, un éclair.