13. nov., 2018

Pages intimes (115)

 

L'épopée mondiale suit son cours, sous nos yeux effarés. Cent ans plus tôt, un Armistice fut signé. Et maintenant, c'est un nouvel Armistice qu'il conviendrait d'annoncer. Et une nouvelle Société des nations, ou Société des patries de créer, en lui souhaitant fortune et prospérité, longueur de temps, plus que la première. Pour dire la vérité, l'univers n'a jamais été si proche de la conflagration, depuis que le seuil d'un nouveau millénaire fut franchi. C'est ce qu'il faut, à toute force, prévenir. Les orgueils nationaux, les ressentiments, les longues humiliations, les appétits de domination, les désirs infernaux de richesse, de gloire, de fausse gloire, toutes ces puissances matérielles, et hélas également spirituelles, culturelles, faussement spirituelles, traîtreusement culturelles, se déchaînent, indépendamment de toute volonté humaine. Qui peut encore les contrôler ? Les moines prient, de nuit, à trois heures du matin, quand les forces s'éveillent, pour répandre des ondes favorables et apaisantes. Ils prient en Occident comme en Orient, quelle que soit leur foi, invoquant le nom particulier de leur Dieu, de leur sauveur, de leur messie.  Ce n'est ni le nom ni la forme qui importent. Tous les esprits, où que ce fut, à quelque moment que ce fut, sont arrivés au même point central, à la même conclusion. Si la violence est une donnée de base, c'est son contraire, la non-violence qui est la violence suprême, celle que l'esprit humain s'impose à lui-même, fait triompher contre lui-même, contre ses habitudes et ses instincts, ce que les philosophes antiques et médiévaux nommaient les esprits animaux. Si l'homme est un bel animal, et peut-être le roi des animaux, singes ou lions, encore a-t-il le pouvoir de s'arracher aux règnes inférieurs, de promouvoir un règne éminent d'où l'infernal est exclu. Comment y parviendrait-il sans un idéal supérieur à lui-même qui l'anime, le motive, l'encourage, le sauve des penchants vers le bas, le libère de la loi des pesanteurs, l'élève enfin ? La grâce combat la pesanteur d'une manière naturelle, quoi que pensent les cyniques, les sceptiques et les méchants. La grâce s'inscrit au cœur de la pesanteur, unies pour le meilleur plus que pour le pire. C'est ce que Romain Rolland entendait signifier dans un article dont le titre célèbre fut si mal compris : "Au-dessus de la mêlée". Par cette formule, expression ambiguë, maladroite en français, quelque peu mal venue au début d'une guerre, il désignait, désirait désigner ce point de vue, cette hauteur de vue qu'adoptent, expliquent et prônent, aussi bien Homère que Shakespeare, ou Tolstoï dans Guerre et Paix, en Orient Arjuna, Krishna dans la Bhagavad-Gîta, ou le Dit du Heike au Japon, et quantité d'autres œuvres. Le message de toutes les grandes œuvres, en vérité. Car c'est le retour sur soi-même, le repentir, le regard inversé, l'introspection, le miroir intérieur, le "tout est vanité" de l'Ecclésiaste. C'est l’œil qui, dans la tombe, regarde Caïn. Et tout homme, de naissance, par nature, possède en lui cet œil. Mieux encore, il est cet Œil. Il ne peut pas ne pas l'avoir, cet œil de sagesse, cet Esprit. Cet Œil le constitue. C'est à la fois sa conscience, son intelligence, et sa nature sensible,  la  conjonction de tous ses sens,  cinq sens, y compris  le sens second, la seconde vue. La constitution de l'homme en soi,  plus éminente peut-être, ou du moins aussi éminente, indispensable que les constitutions juridiques. La faculté de se mettre à la place d'autrui, d'entrer naturellement en lui, de lire autrui de l’intérieur, de pénétrer ses pensées, son cerveau et son corps. Faculté qui rencontre beaucoup d'obstacles, des préjugés aux habitudes, aux conventions, le plus insidieux des facteurs contraires étant cette espèce de cage, d'enfermement volontaire, en quoi consiste la certitude d'être un individu séparé, un être privé, coupé de l'univers, de ses frères et de ses sœurs en humanité, sinon en Christ,  coupé de tout.  Unique et supérieur à tout -- entre autres à ses voisins. Tant d"accent est mis, de nos jours, sur les microcosmes, aux dépens du Cosmos. Tant d'obstination et de fureur s'attachent à privilégier, à distinguer, au-dessus de tout, une petite partie de la terre, une perspective, un angle, une couleur, un prisme, au détriment de l'arc-en-ciel. Le père Huang, prêtre chinois, en butte, qui l'eût cru, au sein de l'église, à la discrimination, à l'ostracisme, évoquait, pour sa défense et sa consolation, la rosace du grand vitrail de Chartres, le Christ en gloire, fleuri de mille couleurs, mille nuances.  Or, pour le faire exister, vivre, vaincre, que de chemin demeure à parcourir. Si Henri le Saux, aux Indes, en est venu à douter de sa mission, son église, et même de ses rites, ses formulations, sa liturgie, il n"a jamais douté du Christ, son "sadguru". Et le père Huang n'en a jamais douté non plus, ni Teilhard de Chardin. Ces esprits éminents, tourmentés, torturés, en combat perpétuel, n'ont jamais douté un instant. Je me souviens d'un appel au téléphone, où mon maître, dans un moment difficile, s'exclamait : "C'est un tourbillon. " Il annulait, ou repoussait un rendez-vous.  Je ne saisissais pas bien alors ce qu'il voulait me signifier ainsi : "C'est un tourbillon". Il se sentait pris, affaibli, emporté par le tourbillon. Il était le tourbillon incarné. Le tourbillon de la vie et des mondes. J'étais bien en peine de l'y suivre. Je n'y comprenais rien. A ce niveau, cette hauteur, la plupart des hommes et des femmes aussi, ne comprennent rien à rien. Ce sont peut-être les enfants, et les adolescents, qui, en silence, en secret, par intuition, une divine audition, comprennent le mieux. Les âmes simples, les  esprits simples. Ce que l'on appelait autrefois : les  innocents -- espèce devenue rare, comme en voie de disparition.

Il n'y a d'ailleurs rien à dire. Plutôt que dire, il faudrait sourire et pleurer. Le pire, tous les jours, est si ridicule, si grotesque, si absurde, qu'il laisse l'être simple seulement désarmé, stupéfait et sans voix. Après Henri Le Saux, je relis, par quel hasard ? Abraham Isaac Kook (1865-1935), et comme chez les grands penseurs arabes, ou chinois, ou indiens, comme chez tous ceux qui ont pensé et souffert vraiment, j'y découvre, déposé au fond, en attente d'être savouré, le même miel.  Cette divine saveur ne peut pas être analysée, mise en système, ni exposée, nommée, explicitée, transmise aisément.  C'est là le drame. Il semble même qu'il ne faudrait pas du tout en parler, que tout avance si lentement, à pas comptés,  précisément parce qu'il en est trop question, à tort et à travers. Parler de justice, de morale, sans précaution, sans soin, sans justesse, nuit à la morale, à la justice. Plus on les invoque, moins elles s'imposent, moins elles triomphent, à ce qu'il semble, de même que plus les sociétés communiquent, plus elles se rétractent, moins elles se saisissent et s'aiment. C'est une révolution des esprits et de l'âme qui, seule, serait à même de guérir cet enchaînement fatal. C'est cette conversion, attribut longtemps réservé à quelques-uns, qu'il conviendrait de répandre et de communiquer à tous, ou au grand nombre. S'y ajoute l'obstacle ou le handicap des tempéraments locaux. Nous parlions de yoga, une rencontre de hasard et moi.  Elle me disait : "L'atmosphère d'ici ne convient pas au yoga" ; je ne savais d'elle que deux choses : elle aimait, pratiquait le yoga, et venait d'un pays indéterminé d'Afrique du nord, mais nous fûmes unis en deux secondes. De même que Nakajima Makiko me disait : "L'atmosphère du Japon ne convient pas à la musique de Bach." En tant que Japonaise, elle le regrettait ; j'en étais navré pour elle, mais elle avait le courage de dire la vérité, j'en étais ému, et même bouleversé. Et d'ailleurs, plus que jamais, les hommes ne sont-ils pas divisés sur la musique qu'ils pratiquent et qu'ils aiment, triste et clair symbole ? 

Il n'est qu'une musique  commune, celle du cœur, de l'éclair d'intelligence, du fin sourire où Christ communie sans peine avec Bouddha, du serein soleil de l'âme.