10. nov., 2018

Pages intimes (114)

 

"Nous n'habitons pas le même monde, figurez-vous ...". Ma répartie me surprend moi-même. L'expression "figurez-vous" m'est venue spontanément aux lèvres. D'évidence, cette jeune femme, instruite, éduquée, bien sous tous les angles, bon chic bon genre, ne peut pas "se figurer" ce que je ressens. Tout l'effort de la diplomatie repose sur moi. Nous sommes tous deux nés en France, elle peut-être à Paris, ou à Amiens, ou à Tours, moi en Bourgogne. Elle a sans doute voyagé, en touriste. Il est même possible d'imaginer qu'elle a vécu deux ans aux États-Unis, ou six mois au Canada, qu'elle a étudié, pour le moins, à l'École de la rue Saint-Guillaume, dite Science Po dans le jargon moderne. Elle est même peut-être chrétienne, bien sous tout rapport. Et pourtant, dans son assurance, avec sa distinction, elle ne peut me comprendre. Mon cas de figure lui échappe, lui échappera toujours.  Il est vrai que c''est moi qui suis dans mon tort. Je lui ai manqué de respect, non en parole, mais par un geste, qui a dû lui paraître cassant, injurieux, glacial. Peut-être même impoli. Je me souviens avec attendrissement de mon cher ami Ishitsuka Shoji, qui déjà a quitté le monde, ce monde où nous ne vivons pas, n'habitons pas dans les mêmes mondes ... Il m'avait demandé de l'aider à acheter, réserver un billet d'avion à l'Agence qui se trouve près de la rue Médicis, près du jardin du Luxembourg. Lui, rien moins que timide, apte à vivre à l'étranger, appréciant la France, son originalité, son invention cavalière, ses bonjours tonitruants, voici que l'employée de la compagnie aérienne, femme mûre qui ne manquait pas d'aplomb, lui posait problème. A les observer tous les deux, je m'aperçus qu'ils se considéraient réciproquement et mutuellement très impolis, pour des raisons différentes, voire opposées. Je fus entre eux un pont, mais impuissant. Ils s'étaient établis dans un état de guerre psychologique, figés sur une ligne de front, dans des camps retranchés. A mon ami en tous cas ne faisait pas défaut, j'en suis certain, la pudeur d'âme, Ce qu'il serait possible de nommer, baptiser : la raison de l'âme,  expression qui eût paru absurde à son adversaire.

 La guerre, décidément est partout. Même entre les plantes, entre les objets inanimés, entre les machines, les outils, d'un engin à l'autre. Elle est universelle. Mais la Paix possible, ou rêvée, espérée, l'est aussi. Je préfère travailler à la paix universelle qu'à la guerre universelle. Je n'ai aucun désir d'aviver les tensions, d'aiguiser les aspérités. La paix universelle est une oeuvre humaine, digne de ce nom. Pourtant je n'y parviens pas toujours.  Par exemple hier,  cet incident était inévitable, préparé de toute éternité. Mon protagoniste fit une allusion brève à "ma communication", mon style de communication. Simplement un petit geste, un geste de  communication qui ne lui convenait pas. Un incident non envisageable avec une Chinoise, une Indonésienne, une Mongole, une Vietnamienne, et quantité d'Africaines. Ce qui manquait entre nous, faisait tragiquement défaut, c'était cette sorte d'"instinct sauvage" que j'ai acquis -- qui l'eût cru ? -- au Japon, la connivence sans paroles des sauvages, des prétendus sauvages. Ou si l'on préfère : une intuition. J'étais en présence,  je présume, d'une diplômée d'école de commerce ; elle a probablement lu les gros livres d'Habermas. Plus l'on parle de communication, moins les choses s'arrangent. Il est visible que la communication, les communications, très loin de s'améliorer, empirent, un peu partout dans le monde. Il serait peut-être judicieux de changer de vocabulaire. On dirait que l'humanité tourne en rond, fasciné par des mots. Ainsi celui de "populisme", répété sans fin, sur tous les tons, de façon croissante, comme un lancinant Leitmotiv.  Est-ce un fascisme, oui ou non ? un fascisme lent, sournois, mou, insidieux, qui débute, c'est-à-dire une tromperie, une gigantesque manipulation des esprits ... Une exploitation de l'inintelligence et de la misère des peuples, agglutinés et isolés devant les appareils de médiation, fous de désirs, rendus fous de passions sous le torrent des images, enviant, admirant et détestant à la fois, tous ceux que, dans le jargon moderne l'on appelle, ou appelait, car curieusement on l'entend moins, "les people" ... Toute cette lamentable impossibilité de comprendre ce qui arrive, où va l'humanité, d'où elle vient, ce qu'il faut faire et ne pas faire, penser et ne pas penser, imaginer et ne pas imaginer, se figurer, ou non.

"Nous n'habitons pas dans le même monde, figurez-vous ! " Elle ne répondit rien, nous ne nous sommes pas apostrophés, injuriés, après tout. Je lui avais dit auparavant "merci", "merci beaucoup". Comment pourrais-je désapprendre la culture japonaise, la morale japonaise, inscrite profond en moi, non seulement dans mon cerveau, mais gravée dans mon corps ? comment pourrais-je revenir en arrière ? Cette culture qui remercie sans cesse, qui bénit tout ce qui arrive, au lieu de le maudire, qui dit "oui" et même beaucoup trop, contre toute raison, au-delà de toute mesure, qui sourit devant l'échec, tout en serrant les dents ; qui remercierait, qui irait jusqu'à remercier même celui qui vous frappe, qui vous injurie, vous fait du mal, obéissant ainsi à cette injonction quasi folle du Christ "Tend donc l'autre joue, présente donc l'autre joue  à qui te gifle la première ..."

Je souhaite que cet incident, si elle l'a gardé comme moi en mémoire, le soir, le lendemain, l'ait fait réfléchir. La solution banale, la solution des peuples, c'est de tout oublier. tout effacer, Les peuples oublient vite, par exemple les hécatombes. Ce que Romain Rolland priait le monde futur de ne jamais oublier : que les deux camps s'étaient affrontés chacun sous l'étendard du Christ, un étendard absurde, LE reniant, LE caricaturant, LE défigurant, contraire en fait à toute religion, à tout principe, à toute sagesse, --  c'est précisément  ce que tout le monde a oublié, continue à oublier, ou à ne pas dire. Il serait trop grave et trop gênant de le dire à voix haute, le crier. Il faudrait pour cela que les peuples, et les dirigeants, et les porte-paroles, et les hauts parleurs, les beaux parleurs, que tout le monde enfin, ou le plus de monde possible, devienne philosophe. Que le plus de monde possible saisisse le lien entre petite identité et grande identité, immense identité ;  accomplisse ce travail de synthèse, de tissage, de reliure entre le petit et le grand,  l'étroit  et le large ;  et conçoive enfin que l'ethno-psychologie est la clef ultime de notre temps.  Dans la famille de mes grands oncles, c'est l'aîné, Aristide, qui fut sacrifié, qui se sacrifia. Aristide, autrement dit, en grec, comme par hasard, "le meilleur".  Un sacrifié par famille. Le meilleur. L'antique coutume des sacrifices humains n'a pas disparu. En particulier quand, soudain, les choses vont mal, tournent, contre toute attente, au mal. Quand ce qui semblait naturel, évident, allant de soi, "génial" pour employer le jargon moderne, un génie dérisoire, à bon marché, se révèle tout à coup impropre, insoutenable, décevant ; se dévoile enfin tel qu'il est : une tromperie, une affabulation, un fantasme, un vœu pieux, plus un cauchemar qu'un rêve.  La vérité, en un mot, est voilée. Le voile est un symbole  philosophique puissant, nul n'y peut rien. Dieu même, le saint des saints, le sanctuaire, se cache, se protège sous un voile, se pare d'un voile. L'hymen, par quelle absurdité, quelle inintelligence l'oublie-t-on ?  est un fait de nature, une loi naturelle. Ne pas respecter l'hymen, plus absurde encore, ne pas le voir, ne pas le savoir, le nier, le considérer comme valeur négligeable, sans prix ou de vil prix, sans profondeur, sans vertu, est un crime pur. La Grèce,  la Judée, 'l'Egypte, la Chine, toutes les hautes civilisations l'ont proclamé et chanté. Le Japon, pays qui conserve tout, a gardé ses vestales, et une forme de  prostitution sacrée.

En vérité tout, absolument tout est sacré. Avec cette conviction, le monde change. Le gaspillage et la légèreté deviennent plus difficiles. Le bon sens et le mauvais sens s'affirment.  Une orientation se précise. Tout se met en place. Les deux ailes de l'allégresse et de l'espérance  se lèvent.