6. nov., 2018

Pages intimes (113)

 

Henri le Saux est allé loin. Né en Bretagne, vingt-cinq ans aux Indes : 1948-1973. Il m"émeut lorsqu'il écrit : "Mon peuple". Plus que d'autres, il aima les Indiens. Rien d'évident pour un missionnaire d'aimer le peuple de sa mission. Il faut oser se transporter, passer  dans l'âme d'un autre. C'est un processus douloureux et complexe, quelquefois effrayant. Il faut prendre le risque d'y perdre pied, de ne plus savoir qui l'on est. Alain Daniélou, Jules Monchanin aimèrent l'Inde aussi, y vécurent longtemps. Je ne suis pas sûr néanmoins qu'ils l'ont aimée autant (Quant à Lanza des Vasto, il n'y vécut pas assez longtemps). Aimer très fort est rare, parce que c'est sacrifier beaucoup. Aimer n'est pas une plaisanterie, un passe-temps. C'est une concentration totale qui vous accapare. A ce prix, vous connaissez, vous recevez une révélation. C'est la condition d'un véritable savoir, chez l'homme de science, l'artiste, l'homme religieux, ou simplement la mère, le père. Chez le poète, aimer sa langue, tout simplement. Je ne crois pas qu'il soit possible de bien écrire, ou bien discourir en plusieurs langues, même si apprendre les langues étrangères  est indispensable, ouvre l'esprit, introduit à la relativité générale. Le Saux apprit la langue tamoule avant son départ, pour s'apercevoir, sur place, qu'une autre langue régnait, le tamoul ordinaire, pas le tamoul classique de ses études. En vérité, les langues sont un gouffre effrayant, qui s'y frotte tombe dans des précipices. C'est dire qu'une seule langue, la sienne, est un puits profond mais étroit. A une grande profondeur, toutes les sources se joignent, de même qu'à une grande hauteur, tous les  sentiers convergent. La métaphore de la hauteur est parallèle à celle de la profondeur. C'est ce qu'exprime le très beau titre donné au Journal intime d'Henri Le Saux : La montée au fond du cœur.  Long, pénible, difficile programme. Ces pages parfois illisibles car mouillées par l'eau des moussons, déchirées, détruites, écrites sur les genoux, par tous les temps, et tous les états d'âme, dans des grottes sombres, sous la persécution des insectes, nos frères, sont émouvantes. Elles sont souvent redondantes, elles tournent en rond, ressassent, cernent laborieusement, péniblement. Conditions de toute recherche. Chercher fatigue, penser fatigue, de même que travailler fatigue. Ce n'est pas un amusement, ou un loisir, ou la contrepartie d'un salaire. Une peine gratuite, et quelquefois une torture. C'est pourquoi la société dite moderne, en dépit de ses beaux atours, de sa grande allure,  de ses grands airs, aura, et a du mal à nous convaincre qu'elle recherche la vérité et qu'elle l'a trouvée. L'argent-roi, le désir-roi, la récompense-reine  n'ouvrent pas accès à la vérité. Ainsi l'ont vu et dit tous les philosophes et les sages, où qu'ils soient, en toute langue, depuis la nuit des temps.  Henri Le Saux a cherché, trouvé, vécu, expérimenté, pensé, pondéré, ressenti, scruté l'éveil. C'est clair lorsque l'on regarde longtemps, avec amour, son visage, sa barbe, ses yeux, le fond de ses yeux. Il faut beaucoup souffrir pour arracher à l'existence un peu de vérité,  encore plus pour s'éveiller, se réveiller, s'arracher à un long sommeil, s'éloigner non seulement des cauchemars, mais aussi  des rêves.  Il faut du courage, quand on est moine, quand Jésus, comme il le dit, est depuis l'enfance un "sadguru", pour aller, partir plus loin, toujours plus loin, se détacher du grec et du latin, abandonner les rives confortables de la Méditerranée. C'est un pénible et dangereux arrachement. Lorsque des lettres le prient de revenir en Europe, pour demander en personne à Rome l'autorisation définitive de s'exiler de son monastère bénédictin de Bretagne, rompre en somme définitivement les amarres, ou quand on l'invite à conférencier, à parler du yoga, à comparer hindouisme et christianisme, à tenir un discours de plus, en religion comparée, il sait dire "non", quoi qu'il en coûte. Il convient de savoir dire non, en quelques moments cruciaux, sur un fond de "oui" général au destin. Henri Le Saux n'était du reste pas à l'aise avec la parole, apprend-on, il souffrait d'un léger défaut de prononciation, et surtout, il était timide, intimidé, et non intimidant. Ce trait de caractère le rend plus sympathique et plus proche encore. L'intimidation générale, déguisée en force de caractère, force dite individuelle, est la loi qui semble s'imposer à nous. Combien eût été heureux Le Saux d'aller plus loin encore, vers la Chine vers le Japon, la Corée. Il y eût découvert des hommes, une psychologie, des cultures selon son cœur.

J'ai presque honte de l'avouer, craignant l'arrogance, l'extravagance, l'outrecuidance. Mais telle est la vérité nue. Aux Indes, je me sentis, je me sens trop proche, pas assez loin, pas assez en voyage. Les traits des visages sont semblables aux nôtres. L'écart est trop faible. Pour embrasser l'humanité dans son ensemble, il faut élargir le compas. Ce n'est qu'à ce prix que l'humain nous deviendra connu, familier, que nous engloberons et saisirons le tout du Monde. Il en résulte que le Christ se dirige vers l'Asie, de par sa nature, sa vocation, sa mission, s'il veut sauver tous les hommes. Et ce faisant, il se transforme, il change de couleur, de modèle, d'essence. C'est là où éclate le drame de Le Saux, qui est aussi la tragédie actuelle du globe entier. Le moine bénédictin breton s'avise soudain d'un fait tout simple, qu'il est peut-être le tout premier à lire, à voir sous cet angle. Après la résurrection, les disciples  ne reconnaissent pas, ne reconnaissent plus le Christ, leur maître. Celui-ci doit leur donner des preuves que c'est bien lui, qu'il est bien le même. La métamorphose du Christ dépouillé de ses vêtements juifs, grecs, palestiniens, méditerranéens, est une terrible épreuve, même pour un intrépide et obstiné chercheur. Ce fut sans doute moins ardu , plus évident pour un Chinois, comme le Père Huang.  Le Saux, dès son arrivée, en 1948, 1949, chez Ramana Maharichi, dans les grottes inspirées de la Colline rouge, du feu froid de la sagesse, Arunachala. perçut immédiatement ce point douloureux, et vingt-cinq ans plus tard, en 1973, il tourne encore autour de ce point, de ce centre des centres. Le Christ est un fait, un événement historique, mais l'Inde, à l'encontre d'ailleurs de la Chine, n'aime pas l'Histoire, se situe au dessus, au-delà de l'Histoire. L'Histoire, si incroyable que ce soit  pour nous, pour les modernes, ne lui suffit pas. Demeurer dans l'Histoire, ce n'est pas aller assez loin, ni creuser assez profond.  Et pareillement, rester en soi, demeurer en soi, ce n'est pas chercher assez loin, fouiller assez profond. Né et non né, intérieur et extérieur, indéfinissable, impensable, inconcevable, sans nom ni forme, a-namarupa, en moi, en soi, en nous quelque chose subsiste, continue à palpiter dans le secret, la caverne intérieure. Non seulement il importe de sortir face au soleil, mais également de retourner à loisir, en liberté, dans la caverne, de faire librement, quelquefois volontairement les allers et les retours. C'est le parcours de Le Saux. Son nom même est mystérieux, comme un roman : à la fois le sot et le seau, le sceau, le saut ;  et le "x" qu'évoque et invoque, convoque  Teilhard de Chardin avec ses amis : unis en Christ, en X, l'inconnue, la croix qui tourne, en une multiplication infinie. La vérité qui vire, dans le même temps très simple et très complexe.  Eh lisant les lignes de 1973, gribouillis gorgés d'eau et de terre, de poussière,  la sueur d'une vie,  le lecteur, avec l'auteur lui-même, se demande pourquoi il en est arrivé là, en un point identique à celui de 1948, 1949. Comme si la montée n'avait pas été droite, mais spiralée, comme en une coquille de colimaçon, une torsion, un travail de dupe, de Sisyphe, une coquille qui se forme, se ferme et se referme, spire après spire. C'est le sens mystérieux de nos vies, de la naissance à la mort, du début à la fin, et avant le début et après la fin. C'est l'élévation, l'ascension, bien plus haut que l'éducation publique, bien plus loin que l'éducation nationale. Un immense trajet plein de sens, et de signes incertains, mystérieux.  Tout ce que nous avons fait, pensé, dit, toutes les personnes croisées sur les chemins, tous les lieux visités, entrevus, tous les événements, même les plus petits, surtout les plus petits, tout converge, tout est en giration, en tourbillon, et simultanément uni, en ordre. Cet ordre en vérité n'est pas aisé à saisir, à établir, à maintenir. C'est l'ordre au sein du chaos, le grand ordre dans le désordre. Lieu d'apaisement et de joie. Le ravissement exalté et apaisé des dernières pages du Journal intime de Le Saux transcrit et traduit une illumination de cet ordre. Il n'existe hélas ni méthode, ni recette, ni chemin sûr pour y parvenir. Et tous les voyages, y compris celui sur place, dans sa chambre, sur son lopin de terre, ou sur son trottoir, est unique, différent et semblable, dans le même temps, à chaque autre.  Cette égalité-là, cette démocratie-là est seule véritable et réelle ; quant au sens ordinaire, il est illusoire, et promet bien des mécomptes. Libéralisme, populisme, fascisme, communisme, capitalisme, quelle signification   conservent ces mots qui vont, viennent et reviennent ? ces monstres qui nous observent, nous menacent. L'inflation des mots a atteint un point tel que  les discours se ridiculisent et se trahissent eux-mêmes. La vie, les écrits de Le Saux sont trop exceptionnels et complexes pour devenir jamais populaires. Il convient d'accepter l'imperfection et y lire, y écouter, au sein de sa puissance, le chant humble et fidèle d'une perfection secrète qui s'élève. C'est "La montée au fond du cœur."

Deux disciples de Le Saux, l'un direct, Marc Chaduc, l'autre indirect, une carmélite dont le prénom seul nous reste, Thérèse, périrent aux Indes, dans leur ermitage, leur cabane des Himalayas. Dans quels précipices ont-ils chuté, ce qui faillit m'arriver, à Pokhara ? quelle mauvaise rencontre  a-t-elle été la leur ?  quelle illusion les a détruits dans ces années de mirage, les années soixante-dix ? Il est seulement possible de l'imaginer. Ils ne sont jamais revenus du voyage. Il est plus d'une façon d'être martyr. Marc et Thérèse s'inscrivent sur la longue liste des victimes de l'exil, des sacrifiés du Grand Voyage. A l'heure où va sonner l'anniversaire, le centenaire d'un Armistice, leur mémoire exige de les y joindre, ainsi que tous ceux qui ont pris les choses de la vie  très au sérieux, au point d'y sombrer. Marc Chaduc partit en errant, dans un pays qu'il connaissait peu, ce que Le Saux lui-même n'avait pas pu, ou pas osé faire. Peut-être aurait-il fallu, à la vérité,  le dissuader de le faire, après l'en avoir persuadé. J'ai rencontré Ramana Maharishi sur mon chemin, je le lis  depuis avril 1986. Il ne m'a jamais prié d'aller me recueillir à Arunachala, la colline rouge, d'aller l'y voir. C'est bien plutôt lui qui est venu à moi. Les morts ne sont pas prisonniers de leur tombe, le lieu où ils ont sombré. Ils possèdent comme nous le pouvoir de voyager, de s'envoler. Ils ont part au voyage immobile et silencieux ; le voyage définitif leur appartient.  Ramana Maharishi, qui n'a jamais quitté l'Inde, ni l'Etat de Tamil Nadu, est là, présent, en Occident.