3. nov., 2018

Pages intimes (112)

 

Pauvre humanité. Misérable humanité. Ce sont les exclamations qui viennent à qui contemple de face le présent spectacle du monde. "Même deux frères ne peuvent s'entendre". Ce proverbe, dit arabe. consonne avec le premier meurtre de la Bible. Celle-ci, comme Eschyle, Sophocle, la tragédie grecque, les mythes primitifs, campent le drame primordial au coeur de la famille, au coeur de nous-mêmes, de chacun de nous. Et lui font écho, plus que jamais de nos jours, le drame international, ces oppositions, querelles, compétitions ancestrales, sans fin, vaines, pour savoir qui est le meilleur, le plus riche, le plus puissant, le plus sage, le plus subtil, le plus saint. Même les dieux sont en guerre, partent en guerre. Et cependant l'amour existe encore. Et il suffit de pouvoir, de savoir contempler une fleur, la plus humble fleur, la plus petite fleur, pour ressentir le miracle. Il m'arriva de surprendre la romancière renommée Setouchi Jakuchô, à Tokyo, sur le pont d'Ocha-no-mizu. A l'arrêt, elle observait une fleur. Il était visible qu'elle l'aimait, elle était absorbée dans cette contemplation, seule avec cette fleur. Un halo de solitude, de silence et d'amour les entourait, les protégeait, elle et cette fleur. Il se disait, se murmurait qu'elle avait eu jadis mille amants, et que saturée, plus tard, de dégoût, était devenue nonne. Mais le temps manque, et les images, le cinéma perpétuel nous envahissent, nous fouettent et nous accablent. Le mauvais sens, la mauvaise graine s'imposent,  s'interposent. Salir, souiller, gâcher fait tant de bien aux mauvais enfants. Tant de luxe culturel, de culture gaspillée, de nourriture jetée, de temps perdu avec une sorte de joie perverse, la joie perverse de l'échec, du désastre,  de la mort recherchée, glorifiée. Y compris sur une antenne chrétienne, le jour des morts, suffit-il donc de réunir trois hommes et une femme, sans doute charmante, à en juger par sa voix, pour déclencher une sorte de jubilation du mal, du mauvais sens, du contresens ? Le parler grave n'est pas de mise ici, en ces lieux ; le parler grave, sérieux, est réservé à la radio nationale japonaise, ou chinoise, là où la catastrophe est naturelle, toute proche, non lointaine, distanciée, reportée ailleurs, partout sauf ici, surtout pas ici. La mère émue et grave qui protège, cette voix japonaise, à la radio, sur les quais des gares. Que ceux qui ne la connaissent pas l'écoutent à Paris dans la très brève traduction des injonctions du métropolitain.

Gaspillage de semence, artificialité de la vie et de la mort, pornographie généralisée, tous ces liens obéissent à une triste logique. Puisse la planète, la terre entière n'avoir pas à expier cette démesure. Pénitence, pénitence, pénitence : l'Occident n'en est pas là. Point encore.  Les églises ne s'y sont jamais aussi mal portées, à décourager beaucoup de les rejoindre. Mais le Christ est là, comme pourrait-il disparaître ? les saints sont là, Marie est là, avec ou sans église. Marie, vierge et mère, qu'une femme dite libérée, proclame irréelle. Comme si seule une petite réalité ridicule existait, une réalité étroite et sale, et pauvre. Comme si toutes les religions, l'indienne plus ancienne que la chrétienne, et toutes les philosophies, et tous les arts, n'avaient pas chanté, depuis toujours, cette contradiction féconde : la maternité spirituelle, les créations de l'Esprit. Dans ce pandémonium, à travers lui, l'espérance continue à souffler. Que les jeunes gens intelligents et ultra sensibles, surtout, ne désespèrent pas, ne rendent pas l'âme avant l'heure, oeuvrent et créent, et préparent un futur lumineux. Dans le marasme, dans le désastre, jamais il ne faut désespérer. Il ne faut jamais désespérer de son désespoir. Dans les pires des camps, où que ce fût, des âmes continuèrent à espérer, à chanter, glorifier le Dieu inconnu et immense, le Bien, la vertu, la beauté. Mon destin voulut que je quitte longtemps ma patrie. Impossible de la réintégrer. Nous n'avons pas qu'une patrie, qu'une frontière. Tout se dissout et se résume dans la patrie du ciel, la patrie de l'invisible.  Ce voyage est trop grand, trop long, trop douloureux, trop insupportable. Surtout ne pas le dire, ne pas en parler. Comme l'avait remarqué Jeanne Guesdon, celui qui habite le silence infini devient un être redoutable. Qui le croise sur son chemin  subit un test, qu'il le veuille ou non. Est-il, oui ou non, à l'intérieur de ce silence, peut-il s'y installer, y vibrer, y vivre, et d'abord le reconnaître ?  le pressent-il, de combien en est-il éloigné, combien de secondes est-il capable de le supporter, de le tolérer ? C'est un terrible test. C'est une terrible épreuve. Une vérité effroyable. Pourtant si peu connue, non reconnue. Personne n'y peut plus rien, l'orient éternel est plus avancé que l'occident contemporain. Ses notes sont plus hautes, ses résultats scolaires, son état de conscience, sa qualité d'esprit. Mettre en question, envier, jalouser, contester cette réalité, entrer en fureur est peine perdue. N'est possible que s'adapter, se mettre, se hisser au niveau. Qu'on y songe ! combien de personnes de toutes sortes ont désiré me montrer, me démontrer que je n'existais pas, que je n'avais rien vu, au Japon, en Asie, en Chine, pendant vingt et une années, qu'ils avaient, quant à eux, tout vu, d'une manière naturelle, sans bouger, ou grâce au tourisme, et à leur géniale culture, leurs avantages de toute espèce, leur supériorité évidente, sans conteste possible. Très peu ont échappé à mon test naturel et cruel. Je ne désirais pas ce test, mais il existait malgré  moi, en dépit de moi-même. J'étais le test vivant, le test était en moi. Il testait le plus diplômé comme le moins diplômé, le plus titré et le moins titré, le plus proche et le plus éloigné. Ma soeur aînée, pourtant sainte, secourable et charmante, à mon retour, pendant une année pleine, déclencha en moi une douleur cérébrale, tant ses ondes étaient incompatibles avec les miennes. Les miennes étaient plus lentes, courbées, amples. A la longue elles étaient devenues sino-japonaises. Mon espace-temps, mon monde n'était plus celui de ma propre soeur biologique. Et toute femme étrangère, inconnue de moi, possédait la faculté de se rapprocher de moi instantanément, en une seconde, pour peu qu'elle vînt également de mon monde, de ce monde, le nôtre. Même les moyennes-orientales m'étaient toutes proches, il ne m'était pas besoin pour cela d'avoir mis le pied au Moyen-Orient, c'était un fait naturel, indubitable, inévitable. Qu'on l'imagine. mais on ne peut pas l'imaginer, pas en parler, pas le transmettre. C'est le domaine de l'inconcevable ; un inconcevable réel que j'éprouve tous les jours. C'est un calvaire qui m'est personnel, que partagent et comprennent ceux qui le vivent aussi, puisque sans expérience tout est vain. Ce fut le calvaire de Le Saux dont le Journal intime, que je relis, est si précieux. C'est un témoignage sur ce calvaire. Le témoignage d'un chrétien. Lorsque je l'ai lu une première fois, je n'étais pas assez chrétien pour l'admirer à sa valeur. Je me suis rechristianisé, de force, autant que possible, incapable que je suis d'assister jusqu'au bout à une seule messe. C'est pour moi un théâtre Nô de troisième catégorie, de qualité inférieure. Musicien, je ne peux supporter la puissance orgueilleuse des orgues, ces ondes d'enfer. Les mots latins de mon enfance me manquent. Comme Le Saux, j'aspire à un Christ universel, comme Teilhard à un Christ cosmique, un Christ qui s'arrache à la Palestine, dépasse, transcende le lieu de sa naissance, s'envole, couvre la terre entière et se dissout aux Indes où il atterrit, un Christ indicible et inexplicable, proche du dieu des savants et des philosophes, précisément contraire à celui de Pascal dans sa nuit de feu. Un et multiple à la fois, colorié et sans couleurs, s'imposant naturellement comme une romance sans paroles, blanc sans tache, telle une évidence. Ma première lecture du Journal de Le Saux m'avait laissé sous l'impression qu'il ne m'apprenait rien que je ne sache. Ce que je saisis maintenant, c'est son long combat et ses tourments.  Le résultat, la cible me sont connus, familiers ; le processus me l'est moins.