31. oct., 2018

Pages intimes (111)

 

Henri Le Saux a vécu une double nuit de la foi. C'est l'impression que je retire d'une nouvelle  lecture de son journal intime intitulé La montée au fond du cœur. Dans l'intervalle entre mes deux lectures, je me suis comme rechristianisé, d'une manière naturelle, du simple fait de ma présence en Europe. Je ne puis oublier qu'il m'arriva de ne jamais remettre le pied ici, en Europe, pendant sept années consécutives. Basé au Japon, si je voyageais, c'était aux Indes, au Népal, en Thaïlande. Les quelques pages que j'ai relues hier datent de 1958. Le Saux est alors prêtre aux Indes depuis huit ans. Il est presque choquant de lire ces lignes où le bénédictin breton avoue qu'il est devenu comme incroyant, insensible à la messe, aux sacrements, aux fêtes chrétiennes. S'il n'était immodeste et ridicule de me placer à ses côtés, le fait est que je le comprends à merveille. Il faut être passé soi-même par l'exil pour le faire. Pendant des années, il m'est arrivé d'ignorer que nous étions à Noël, ou à Pâques. Le Saux était missionnaire aux Indes, disait la messe dans les communutés, en échange d'un peu d'argent. Mais il s'était immergé si complètement et si fortement dans le pays hôte, qu'il devint indien, autant que faire ce peut, en tous cas infiniment plus que son mentor, son aîné, le père Jules Monchanin (1895-1957)L'Inde était entré non seulement dans son corps mais dans ses neurones, son esprit. La colline rouge d'ArunâchalaRamana Maharishi, le sage et saint indien qui y résidait, et qui y réside encore spirituellement, ne le laissa pas insensible, à la différence de Lanza del Vasto. En vérité, il est possible de vivre dans un pays étranger, surtout un pays très étranger, d'un autre continent, comme une autre terre, un autre ciel culturels, en demeurant immunisé, invulnérable à ses couleurs, ses parfums, sa musique profonde. J'ai croisé au Japon de ces êtres qui, après vingt ans, trente ans, ne sont pas parvenus à se japoniser, s"asiatiser jusqu'à la moelle. Le processus est trop douloureux, trop inquiétant. Ils ont fait une partie du chemin, appris la langue, les coutumes. Mais sur la route, à un moment décisif, ils sont revenus en arrière, ils ont arrêté leur voyage. Peut-être par peur de devenir fou, de ne plus savoir qui ils sont. Ils ont pris peur, ils ont mis un terme à leur métamorphose, leur cheminement sur la voie de la grande métamorphose.

En effet, il est impossible de supporter ce choc, de s'aventurer sur ces sentiers sans une très forte religion ou une très forte philosophie. Or, la très forte religion, s'il s'agit du christianisme, se révèle comme un obstacle et un frein à la compréhension et l'absorption du védantisme, ou du bouddhisme. Il faut passer outre, épreuve encore plus ardue et atroce pour un prêtre que pour un simple croyant. Certains exilés renouent avec la religion de leur enfance pour se donner du courage, se redonner les forces nécessaires, ou bien rejoignent une organisation comme la franc-maçonnerie, ou une autre ; ou simplement les services culturels de leur ambassade. Dans mon cas, je trouvai une aide précieuse dans la musique classique, source inépuisable d'énergie. Pendant des années, je dis ma messe à midi tous les jours, dans le studio près du port, à Katsudoki-nichome. Mon martyre, s'il y en eut un, ne peut se comparer à celui du père Houang ou d'Henri Le Saux. Le premier devint oratorien pour supporter et vaincre la douleur de l'exil. Il est même des Chinois de Paris qui considèrent qu'il le fit, durant la guerre,  pour des raisons pratiques, parce qu'il était hors de question de réintégrer la Chine. Le second devint indien, s'indianisa  au point de ne plus pouvoir, ou vouloir remplir sa fonction : convertir les Indiens. Ce n'était point pour s'indianiser jusqu'à cet extrême qu'il fut envoyé en mission. Et tous deux sont morts en terre étrangère, dans un grand isolement.  Honnêteté, sincérité et fatalité, recherche obstinée de la vérité, tel fut l'esprit qui les anima tous deux. Comme dans le cas de Cioran :  Solitude et Destin. Cioran ne s'appuie pas sur une religion mais sur toutes, avant tout sur la philosophie. Le père Houang avait également le recours de la pensée chinoise. Je me demande si Henri le Saux ne fut pas le moins loti des trois, mais le plus brillant, le premier des martyrs.

Qu'on se l'imagine ! Mystique dans l'âme, il doit, comme saint Jean de La Croix, ou les deux Thérèse, se hisser au-delà de lui-même, pénétrer dans le tunnel, dans le noir, dans la nuit, en tant que chrétien, apôtre, disciple du Christ. Mais à la différence des trois mystiques précédents, il a quitté l'Europe, l'alphabet latin, hébreu, ou grec. Il étudie le sanskrit, se met à l'école de maîtres indiens,  vingt-cinq ans durant, jusqu'à ce que mort s'en suive. Il marche au-delà de ce qu'il appelle, à maintes reprises, encore et encore, dans le vocabulaire local, "nama-rupa" : les noms et les formes. Dans la sphère sino-japonaise, ming 名 et se 色(ou xing 形). Il se sent obligé de désoccidentaliserdéseuropéaniser le Christ, de l'arracher à ses racines juives, grecques et latines. Cet arrachement, ce déracinement, le Christ peut le souffrir, le subir, puisqu'il est un maître universel, un maître de l'Universel. S'il sauve, rachète, rédime les hommes, comment se limiterait-il, Lui maître de l'amour, à une petite partie d'entre eux, ceux qui le connaissent, ayant eu la chance, la fortune, l'heur de naître du bon côté ?  Or la philosophie indienne, l'advaita par excellence n'est pas hostile au Christ, elle ne repousse, ne renie, ne refuse aucun médiateur. Au pire, elle le relativise. Le védantisme englobe, s'assimile tout Messie, il additionne au lieu de soustraire. Et à dire vrai la philosophie chinoise pareillement.

Au fond, depuis toujours, l'Inde et la Chine vivent, prospèrent de leur tolérance. Car l'intolérance est ce qui peut faire mourir, ou du moins affaiblir une civilisation. Il est hors de doute que l'Inde et la Chine soient capables, si ce n'est aujourd'hui, demain, de s'assimiler la Prière à Dieu de Voltaire, chapitre de son Traité de la tolérance. Rien ne les en empêche au sein de leur culture. Existerait-elle, leur intolérance n'est pas pire que celle d'un chrétien qui,  distribuant la Bible, est pris soudain d'une crise de folie, entre en fureur et se sent le devoir  d'exterminer les étrangers, les mécréants, les infidèles. Et en vérité, à la lumière de l'évolution récente des mondes, la Prière à Dieu de Voltaire est si intelligente et si sensible, qu'à un ou deux détails près, elle pourrait fort bien être récitée partout, y compris dans les temples et les églises, comme elle le fut, en son temps, dans les empires, celui du grand Frédéric II de Prusse et de la grande Catherine II de Russie.

A l'heure qu'il est, n'est-il pas essentiel de réconcilier tous les hommes, non de les opposer ? N'est-il pas temps, enfin, de réconcilier l'humanité avec elle-même ? N'est-il pas temps, coûte que coûte, d'unir les esprits autour d'une foi commune, d'inventer, réinventer  ou redécouvrir une religion communément acceptable, en un mot, de ressusciter Dieu, ou l'Esprit ? L'Esprit de Dieu.