26. oct., 2018

Pages intimes (110)

 

Je me prends d'intérêt de nouveau pour la vie et les expériences d'Henri Le Saux (1910-1973), le compagnon du père Monchanin aux Indes. De ce dernier, pas du premier, me parla plus d'une fois le père Houang, avec respect. Mais Le Saux était peu connu alors, et le père Houang se trouvait, en fait, tout proche du bénédictin breton. Celui-ci se sent pris d'un sentiment de culpabilité, dès 1953 ainsi qu'il apparaît dans ses notes, alors qu'il a vingt ans de plus à vivre aux Indes, parce qu'il reçoit de l'argent pour dire la messe ; il vit du christianisme, de cette fonction : dire la messe aux Indes.  De même le père Houang m'avoua sa satisfaction d'être devenu professeur à l'Ecole des langues orientales, fonction pour lequel, docteur ès-lettres, il possédait tous les titres,  indépendant de son rôle premier et principal de prêtre oratorien. Être à l'écart, être à distance, il l'était de toute façon, en tant que chinois. La position latérale, transversale,  en diagonale, est des plus précieuses, et il est plus d'une manière de l'adopter et de la conserver. Cela reste possible même si la société, l'ensemble des regards extérieurs ne le perçoivent pas. Confucéen le jour, taoïste la nuit. Beaucoup le vivent sans rien connaître de la pensée chinoise. Et c'est pourtant bien la pensée occidentale, la pente extrémiste inconsciente qui l'anime, dont l'aiguillon est là menaçant, car, au nom de la cohérence, de la logique, elle vous somme de choisir, elle l'exige. Etes-vous chrétien  ou hindouiste, chinois ou français, professeur ou prêtre ?  Une seule identité est possible, une seule est concevable.  En Orient, plusieurs identités, une multitude d'identités sont possibles, cela va de soi. En Occident, vous êtes taxé d'hypocrisie, accusé d'illogisme, ou de perversion. Par contre, la culpabilisation y est pourchassée, comme s'il fallait s'en guérir au nom de la liberté, de la spontanéité, du saint et divin Naturel, de la santé psychologique. Le "mea culpa, mea maxima culpa" est honni.  Le chrétien moyen normal ne bat plus, ou bat moins sa coulpe, alors même qu'aux Indes, en Chine, au Japon, en Corée, la structure morale, le sentiment naturel de culpabilisation, l'impression enfouie profond d'être un pécheur, c'est-à-dire d'être insuffisant, indigne, au-dessous du modèle, malgré tout ce que peuvent en dire les journaux d'Occident, demeurent d'une force extrême.

Le martyre d'Henri Le Saux, dès 1953, la nuit de Noël, aux fêtes, durant la messe, consiste à se sentir si indien, si indianisé, si imprégné du vedanta, de l'advaita, de l'Un, du "non-deux", qu'il se voit et se sent, en dépit de lui-même, infidèle au Christ, au dogme trinitaire, traître dans l'âme. Le père Houang dut vivre un martyre de cet ordre. Je l'ai probablement suggéré et maladroitement peint dans Le canal de l'exil, bien qu'alors ce point fût loin d'être très clair et très conscient en moi. Je me rappelle que je compris très tôt que mon maître chinois, en me conseillant l'exil, le départ, la fuite sur ses traces, et non l'entrée dans une église ou un couvent, m'indiquait, me dictait, m'imposait un chemin difficile, et même plus difficile en un sens. D'un autre côté, il m'arriva de le lui reprocher, comme s'il m'avait aidé à me fourvoyer ; je croyais courir le risquer de manquer complètement ma vie. Il semblait plus confortable, en deux mots et en vérité, de rester, comme me le murmurait Claire Deligne, un prêtre laïc. Or, dans le même temps, c'est une position qui implique malgré tout de souffrir le supplice des charbons ardents.  Bref, d'un côté ou de l'autre, l'épreuve, la souffrance élèvent. Le bonheur plat n'apprend rien. Quant au bonheur intense, il rejoint, par des voies détournées, la douleur intense. L'antiquité, qui a tout essayé, garde le souvenir d'une secte d'hédonistes, ou plutôt de jouisseurs, qui se martyrisèrent de plaisirs. Le réveil spirituel par l'excès de plaisirs, le malheur du plaisir.  Il y a quelque chose de tibétain dans cette voie désespérée. L'école occidentale contemporaine serait tibétaine, en quelque sorte. Une condamnation au plaisir, une "libération" par le plaisir. Et d'ailleurs, la paillardise française, le goût des nourritures fortes, faisandées, pourries, l'accent mis sur les laitages, le beurre, la cuisine au beurre que le père Houang dénonçait discrètement devant moi ; le peu d'attrait pour l'eau, les ablutions, les bains, tout indique un relent de tribu nomade migrant, aux origines, depuis le nord des Indes, le Tibet, la trace mongole, le lamaïsme.

Au demeurant, tout est mêlé. rien n'est fixe et figé. Aucune certitude, aucune conclusion, y compris historiques. Il convient de passer outre, d'aller toujours plus loin. Le grand voyage philosophique. Le grand réveil, la "grande mort" comme le dit Marie-Madeleine Davy dans sa biographie de Le Saux, et je ne sais si vient ou non de ce dernier cette vérité de la grande mort, comparée à la petite mort ; peu importe, elle vient du fond des âges, le droit de propriété intellectuelle des idées, des mots, des concepts, n'existe pas. Et d'ailleurs mille objections se lèvent pour contester ou ridiculiser cette distinction entre une grande et une petite mort. Bref, l'expérience seule, l'expérience réelle, prime toute culture et toute théologie, toute spéculation, toute réflexion articulée en mots. Nous lisons trop, nous pensons trop. Je ne pense pas, je ne pense plus. Au point où je suis parvenu il me serait facile d'arrêter d'écrire. Je n"écris qu'à l'intention de quelques lecteurs chers et fidèles, ou par devoir social, par un sens du devoir historique -- c'est ainsi que Le Sherpa a été rédigé, en quatre mois, nourri de quarante ans de pensée et de vie, de lectures mais aussi de vie brûlante. Il n'est pas écrit au niveau mystique le plus élevé, le plus intime. Et j'écris aussi pour moi-même afin de tenter de mettre plus au clair, sans illusions, quelques points qui me demeurent encore obscurs. La danse, le chant, le mouvement, la relation vivante, vont plus loin que l'écriture, sont en soi une prière, renferment toute une philosophie. Quand je pense au premier Prélude de Chopin, si court, si élégiaque, si mystique, si mal interprété d'ailleurs, quelques mesures en do majeur, trente-quatre mesures, composé dans le couvent de Majorque, froid, humide, désolé, je grince des dents, tressaille, frémis et me sens une envie de pleurer. Dieu, le feu, la foudre, la vérité est là. Il est atterrant, et simultanément logique, que Chopin, réputé mondain, féminin, beau dans le registre du joli plus que dans celui du  sublime, ait été rarement perçu pour ce qu'il est : le sommet de la mystique, autant que les cinq dernières Sonates de Beethoven. Romain Rolland, si musicien pourtant et fort bon pianiste, l'infériorisait, le dénigrait,  Gide s'y est moins trompé. Et, peut-être, Scriabine seul eut la force et la clairvoyance de le savoir, dès l'adolescence, de l'entendre pour le suivre sur ses chemins ardus. Quand elle vous frappe, c'est une vérité qui effraie.  Et il en va semblablement dans d'autres arts. Pour le grand peintre, lorsque tout flambe, comme pour Van Gogh, la raison est ébranlée. Les repères s'estompent ou tombent. Les lignes, les couleurs, les points et les plans se mêlent, se mélangent et se troublent, craquent, explosent en un séisme. Ainsi de même, pour le grand poète, le langage se désarticule. Continuer à vivre dans ces conditions devient un prodige. C'est ici que l'Orient est grand. Il fait vivre sans peine au-delà des limites. Le côté Picasso du Japon. Et même le côté Picasso de la Chine, sous et malgré la tutelle d'un Parti communiste dont le nombre de membres se chiffre presque à la hauteur de la population de la France. Tout devient possible. Nijinsky et Nietzsche avaient au fond d'eux-mêmes, au tréfonds, un terrible besoin d'Asie. Ils y aspiraient de toutes leurs forces, de toute leur âme, tel un cri déchirant. Comme le Christ qui, lui-même, de naissance, par ses parents, Marie fille de Sion et Joseph, et le Saint-Esprit, l'Esprit sans patrie, se révèle et s'affirme  oriental, est asiatique, non seulement de l'Asie mineure mais de l'Asie majeure, celle que j'ai appelée autrefois l'Asie dure, c'est-à-dire à la fois douce et dure, tendre et forte, pour les connaisseurs,pour les initiés. Chopin et Nietzsche partagent un prénom : Frédéric, qui, si la science étymologique est exacte (ce dont je doute), voudrait dire : "La puissance de la Paix".  Voilà un vaste programme.