23. oct., 2018

Pages intimes (109)

 

Je me souviens comme d'hier de mon premier repas dans un restaurant chinois, c'était en compagnie de Joëlle Savey dans ce quartier de Paris où les rues portent le nom de villes du nord, rue de Douai, rue de Calais. Plus ou autant que les plats, les baguettes, les bols, le dessert au gingembre, ce fut l'atmosphère qui me surprit et me plut. Un mot me vient pour la qualifier : une atmosphère feutrée. Combien de fois ne l'ai-je pas retrouvée plus tard, cette fois en compagnie du père Huang, au Poisson d'or, au Bambou d'or comme je le décris dans le premier chapitre du Canal de l'exil. Et je la retrouvai plus tard à Beijing, ville que j'arpentais frénétiquement, entrant dans le premier restaurant venu,  à Xidan, à Dongdan, je la retrouvai au Japon, en particulier à Sendai, dans la première sushiya, je m'en souviens, où je me rendis seul, et où je fus à midi le seul client, emprunté et maladroit ; je la retrouvai dans les restaurants népalais, indiens, et je la retrouve, je la revis inchangée, des dizaines d'années plus tard, à Paris, dans les restaurants d'Asie, quand bien même la couleur locale, et des voisins de table bruyants et sans gêne, bavards, me la gâtent.

Qu'est-ce donc que cette atmosphère feutrée, retenue, discrète, réservée, circonspecte et prudente,  sage en un mot, au sens où le livre des Proverbes de Salomon  en fait l'éloge ? Je conçois que cette atmosphère de sagesse puisse déplaire, ou passer inaperçue, demeurer incomprise, inappréciée, et pour comble de clients qui se diront chrétiens, ou franc-maçons, ou philosophes. Ce "feutre", ce tapis me fait songer au parvis d'un temple, au seuil d'un monde nouveau, l'entrée d'un territoire immense, pays peu connu, nation sans frontières, ou aux frontières imprécises, sans limites. Un espace et un temps infinis s'ouvrent. Une respiration  s'agrandit, s'élargit, pour devenir immobile, figée comme si l'on ne respirait plus, comme si l'on n'osait plus respirer, pris de stupeur, comme réduit à l'état minéral, antérieur à la vie des plantes, de la flore et de la faune, zone inanimée où la vie se fait plus intense, plus belle, splendide, lumineuse, vie à l'état pur. Cette région sans géographie, sans carte, c'est ce que les taoïstes appellent "le pays de nulle part", d'autres croyants le royaume céleste, ou la terre pure, peu importe le nom. Je crois que les clients des restaurants chinois, ou japonais, indiens, coréens n'ont pas les sens anesthésiés au point de ne pas ressentir le léger trouble, le sentiment de surprise, ou même en un mot, le ravissement qui accompagnent ce phénomène. Ce qu'ils ne peuvent pas faire, cependant, c'est retenir ce sentiment, une fois le repas terminé, franchie la porte, revenu dans le monde ordinaire, dit normal, si loin d'être un monde de silence, d"éternité ; tout au contraire, un monde de tribulations infernales, un monde bruyant, au fond sauvage, cynique, précipité, désespéré.

Maintenant, ce monde du silence feutré est si profondément enfoui en moi, corps et esprit,  que je n'ai nul besoin de franchir la porte d'un restaurant d'Asie, malgré l'envie que j'en ai, ou même de fréquenter des gens d'Asie, malgré l'envie que j'en ai également, pour le conserver, le savourer au fond de moi, comme une prière chaude, sans interruption,  qui se poursuit nuit et jour, sans obstacle insurmontable, y compris durant le sommeil, et même malgré moi ; comme un trésor personnel qui me remplit de joie et de force, si intransmissible ici à autrui que j'en éprouve de l'embarras et une sorte de confusion. Depuis ce premier repas, qui dut se dérouler rue de Douai, avec Joëlle Savey, celle qui "savait", que de chemin parcouru pour en arriver là, comme en un dernier repas, au repas sans repas, où l'on ne mange ni ne boit 

Ouvrant par hasard le Dictionnaire philosophique de Voltaire, hier, au mot miracle, j'eus la satisfaction, un peu étonnée tout au plus, de constater que l"auteur, éclairé par la brillante intelligence française du dix-huitième siècle, niait les miracles mais tout en les approuvant et les reconnaissant, puisque que tout selon lui, absolument tout est miracle : la marche des mondes, et la vie, l'animation  si fragile et si forte, simultanément, à l'ombre du mouvement incessant des planètes, sous la menace des trous noirs. Ainsi, à la fin des noces de Cana, tous les convives, quelque peu éméchés, perdirent peut-être leur faculté de jugement, de discernement, mais il n'empêche que tout était miracle : le vin de nos vignes, l'eau de nos puits, le mariage lui-même, la fleur de l'union, le temps partagé, la table, la naïveté, à présent presque perdue, du quotidien, de l'ordinaire aux temps biblique, évangélique. Ainsi à présent, tant de gens ont-ils égaré, faute d'attention, faute de silence éveillé, réveillé, leur sens d'enfant du merveilleux de l'ordinaire, qui mène droit à l'extraordinaire.

Ma longue et excessive passion pour l'Asie, développée avec une obstination rare depuis le restaurant de la rue de Douai, m'a convaincu que ce continent a gardé, plus qu'un autre, les secrets. Certes, ces secrets sont universels, puisqu'ils sont vrais et réels, mais les églises, les hommes de science, de sagesse, de vérité et d'expérience les ont transmis, ou chantés, modulés avec tant de variations, sous des formes si variées, ou alambiquées, qu'il n'en demeure parfois qu'une mince peau de chagrin, sans cesse plus rétrécie, desséchée, sinistre à voir, comme dans le célèbre roman de Balzac, où du reste l"auteur raconte sa propre vie, toute proche du suicide. Les secrets vivent en Asie, ils vivent en Afrique, ils vivaient chez les Celtes, chez les druides, les Goths étaient des dieux, leur nom l'indique assez, bien sûr ; ils vivent, palpitent dans la Bible, les Bibles, les Évangiles, les testaments, tous les livres anciens, c'est certain. Remarquez comme chaque peuple se persuade qu'ils les possèdent plus et mieux que le peuple voisin ... Et en particulier maintenant, lorsque la culture ambiante est devenue si vulgaire, si déplaisante, chaque peuple se retourne, se dirige, pris de dégoût, vers son passé, pour se dire : "Voyez donc quelles étaient autrefois nos richesses, notre grandeur, nos intelligences, la force de nos secrets, revenons à ce resplendissant passé, redorons notre héroïsme, fuyons la pourriture que nos voisins cultivent et entendent nous imposer, dans leur orgueil, dans leur folie !"  Peu s'aperçoivent que cet héroïsme, ces secrets, d'un bout de la terre à l'autre, sous les variantes des langues, les multiples formes trompeuses, sont exactement le même Or. Même et surtout pour les spécialistes, les savants, ce n'est pas aisé à voir. J'avais en main hier un article de l'an deux mille d'Isabelle Robinet, l'un de ses derniers travaux, intitulé : Un, deux trois : les différentes modalités de l'Un et sa dynamique, une étude sur l'Un et le multiple, la diversité dans l'unité au sein de la pensée chinoise. Sinologue émérite, elle savait lire le chinois classique, c'est le moins que l'on puisse dire -- quoique j'aie remarqué une faute sur un caractère, mais qui ne le lui pardonnera, qui ne fait pas de faute, y compris dans sa propre langue ? Puis je tins en main les notes prises par Henri Le Saux, et en lut quelques-unes, datant de 1953, vit qu'il lançait un appel à des "Ramana chrétiens", condition indispensable à l'établissement du royaume d'un Christ sans frontières. Il est atterrant de constater le point où nous en sommes arrivés, un demi-siècle plus tard, malgré tous ces longs travaux, efforts désintéressés, prodiges d'études en pensée comparée, ces multiples  passerelles, ponts, carrefours, aménagés avec soin, avec amour. Il semble que la confrontation soit si ancrée dans la vie, l'esprit et le cœur des hommes, que ne pas en passer par là -- le conflit, la compétition, la guerre --  soit au-dessus de leurs forces. L'atmosphère feutrée ne convient pas aux relations internationales. Et pourtant, l'atmosphère feutrée devrait convenir à la diplomatie et aux diplomates. La diplomatie n'est pas l'apologie du meurtre, ou de la vengeance. C'est l'art d'éviter, si possible, le meurtre, la vengeance, les brutalités. Même les hommes d'église, à l'instar des hommes politiques et plus qu'eux, ont tout à gagner à se montrer diplomates. Le Christ lui-même possède, dans une certaine mesure, les talents d'un diplomate d'exception. Le secret, le mystère, la richesse en réserve de l'indétermination ; la puissance, le potentiel de l'indéterminé, la litote des silences et la fine dissimulation des sourires, le territoire immense du possible où se cache ce qui n'est pas encore, ce qui germe tranquillement, la germination, le lent processus de l''immortalisation : tout cela est le feutre, et relève du feutré.