18. oct., 2018

Pages intimes (108)

 

128 rue du Bac. Missions étrangères de Paris. 14 h 28. J'ai tenu à me rendre à cette exposition de photographies sur Bénarès. J'ai cru pouvoir m'y imaginer vivre à Bénarès. Personne. J'y suis seul en ce début d'après midi. Je m'attendais, sinon à une foule dans les salles, du moins aux foules indiennes sur les murs, à une plongée vibrante et tendue dans cet océan de plus d'un milliard d'âmes. Las ! C'est un monde aseptisé qui m'est offert. Pour qui a ressenti l'urgence calme qui vous prend à la gorge, aussi bien à Khatmandu qu'à Tokyo, au vieux Delhi qu'à Shanghaï, cette attention aiguë, cette fatalité du risque, cette évidence de la mort, la douce compagne -- alors la vanité et la fausse assurance de Paris sont un choc rude. Après tout, Bénarès est la ville où, de toute l'Inde, on s'en vient mourir. Arpentant huit minutes ces petites salles propres, je m'y sens seul et triste. Le titre de l'exposition "La quête de l'absolu", sonne creux et grandiloquent dans ce cadre. Il est vrai que la rue du Bac est sise dans ce quartier que Huysmans appelait le lieu mystique de Paris, caché derrière le grand magasin du Bon Marché, niché dans un arrondissement aristocratique, huppé, riche, le septième. Au square voisin où se dresse le buste hautain de René de Chateaubriand, je me sens un peu mieux. J'y apprends -- est-ce une légende ? -- qu'il lisait ses Mémoires d'outre-tombe à l'hôtel de madame Récamier, non loin. Je m'assois un moment. Un curieux plaisir m'assaille. De la cour d'une école, ou de quelque garderie proche, me parviennent  les rires et le brouhaha familier d'enfants qui se récréent. Pendant ce temps, d'un haut arbre, au soleil, une feuille morte s'est détachée et virevolte en tombant, unique, jaune, dérisoire. Pourquoi est-il si vain de vouloir présenter, représenter l'Inde, la Chine, l'Asie à Paris, aux Parisiens ?  Pourquoi, plus qu'utile, est-ce comique ou ridicule, aux yeux de qui les connaît, s'est frotté un long temps à elles ?

Si, pour Claudel, "L’œil écoute",  ne peut-on affirmer aussi, avec une égale ou même supérieure pertinence, que l'ouïe observe, que l'oreille voit ? Un terrifiant silence tonne et détonne sur les murs proprets du 128 rue du Bac. Dans ces images de communication, oui, bien sûr, c'est l'éveil qui se cherche. Comme je souhaite que le public, que tous, que chacun,  que prêtres et laïcs,  occidentaux et orientaux, main dans la main, tous ensemble, s'éveillent, se mettent à chanter, entonner un hymne !  Mais pourquoi donc, pourquoi le père Huang, le père François-Xavier Huang, à l'issue de plus d'un demi-siècle d'exil en France, quand je l'ai croisé, n'aimait guère, n'appréciait guère les Missions étrangères de Paris ?  ne m'a jamais suggéré d'y aller, moins encore d'y entrer, d'y adhérer, pourquoi donc ? N'est-ce pas parce qu'un facteur précieux et mystérieux, un parfum difficile à décrire, analyser, à dire, à trouver ici dans ces rues, ces bâtiments, cette architecture, un parfum d'Asie introuvable manquait ?  et peut-être manque encore.

En compagnie du père Huang, tard le soir, dans les petits restaurants de famille, le dernier client parti, quand le cuisinier, timide et discret,  passait la tête à travers le rideau, se reposait de son travail en venant lui parler, avant même que je quitte et passe les frontières, un peu de ce parfum se communiquait à moi. C'est un conseil que je pourrais oser : n'allez pas voir les expositions, lire les panneaux, n'accumulez pas les livres, les notes, n'allez pas aux conférences, évitez même les musées, les catalogues, les objets d'art, les exposés culturels, les discours, les explications, non, allez voir les familles, rapprochez-vous des familles, si c'est possible ! ayez des amis et des amies, fréquentez-les longtemps, soyez-leur fidèles, et surtout partez, quittez les frontières, si c'est possible et quittez-les longtemps. Autant dire que c'est un chemin rare et âpre. Presque impraticable. Peut-être convient-il d'écouter, réécouter la Cantate que Bach écrit en 1730 ou 1732 sur ce thème : "Il faut suivre, pour arriver au royaume de Dieu, de longs et rudes chemins." 

 

Note : Prêtre à Bénarès, Yann Vagneux, Lessius,  juin 2018