12. oct., 2018

Pages intimes (107)

 

Ce n'est pas faire injure à Dostoïevski, qui possède et garde à nos yeux tant de titres de gloire, que d'avancer que la célèbre phrase, si citée : "Si Dieu n'existe pas, tout est permis",  n'est en vérité pas exacte.  Quelles que soient nos croyances, nos convictions, un respect simplement humain, autant que possible, s'impose, respect à la fois des hommes et des choses, car les choses de cet univers, elles-mêmes, peuvent être maltraitées. Certes, une quantité effrayante de mal existe en ce monde, que vient équilibrer une somme de bien, ou une qualité de bien, qui sont au moins équivalentes et que nous ne soupçonnons pas toujours. A lire et écouter la presse, les antennes, tout n'est que meurtres, guerres, injustices, cruautés, horreurs, désastres naturels ou forgés. En effet tout ce mal doit être combattu, dénoncé, et le silence qui m'est cher n'est pas de cet ordre. Nous nous trouverons bien cependant d'approfondir la réflexion et d'aborder des rivages où une lutte incessante et lassante se transforme en espérance. Que le mal nous constitue, nous touche au plus intime, je n'en veux pour preuve que  les conditions mêmes de notre naissance. Pénétration et intrusion, telle est la loi des rapports entre élément mâle et élément femelle, et seules l'expérience, la connivence et une forme d'art, l'art amoureux y apportent une correction qui distingue l'humanité de l'animalité. La visite d'un zoo, dès l'enfance, me laissait un sentiment de tristesse insondable. Même accompli dans l'eau d'une piscine, ou au bord de la mer, l'enfantement d'un être déchire le corps d'une mère, et laisse dans les couches profondes de notre mémoire une impression terrible que nous préférons, sauvegarde suprême, négliger ou amoindrir. De cette violence première, est-il possible de se remettre ? Et pourtant la mère et aussi le père accueillent l'enfant et le soignent, l'entourent de soins constants et infinis, quand autrefois il était si simple, si naturel, et si fréquent de le laisser mourir, de le voir mourir, et de trouver cette fatalité normale, ou presque, comme il doit encore en être le cas de nos jours, hélas, en certains endroits sur cette terre. Et d'ailleurs, pour qui sait voir, observer, la mort, comme la vie, comme la naissance, nous environnent sans relâche ; elle nous serre, nous guette et nous taraude. Et cependant, l'imagerie active dans notre cerveau conditionne toutes nos représentations : pour l'accoucheur, tout est vie, tout est rose ; pour le thanatologue, tout est deuil, tout est noir. Aussi n'est-il pas vain, au moins pour un moment, de se dire philosophe, bien que ce mot, comme tous les mots contemporains, en soit venu à être moqué, raillé, défiguré, sali, délicat à employer et à défendre. Mon Dieu qu'il est devenu difficile et pénible de parler, d'écrire et d'argumenter, de nos jours. C'est au point que l'envie vient de rompre avec tous ses semblables, y compris les meilleurs, de tirer le pont-levis  et de se réfugier dans le château intérieur, le for intérieur, le donjon. Tout ce qui est extérieur, qui vient de l'extérieur, après tout, est le mal, est mauvais pour le philosophe, le sage, l'artiste, le musicien, le saint. Même le Christ, si attentif, si compatissant, à la fin, las du monde des hommes, las de ses disciples et de ses miracles, se retire dans le désert pour prier. Prier dans le désert, c'est le délice suprême. Toutefois, il est loisible et secourable de parvenir à un point où la distinction entre intérieur et extérieur n'existe plus, au moins de beaucoup, s'estompant, perdant ses forces.

La pensée occidentale distend tellement les contraires, se repaît tant d'oppositions et de contradictions, que sans un passage à l'Est, il est presque inconcevable d'atteindre ce point.  Pour ce qui me concerne en tous cas, je ne l'aurais jamais atteint, ou approché, sans un long et grand voyage. Il est possible que Pascal, Marthe Robin, Thérèse, Cioran, que certains êtres exceptionnels y soient parvenus et y parviennent, en demeurant ici. Même eux ont parcouru le monde en pensée, par imagination, ils ont arpenté et pressé, exprimé, épuisé les deux hémisphères à la fois du globe et de leur cerveau pour y arriver. Ils ne se sont pas bornés à leurs frontières. Ce que peut-être même Dostoïevski n'a pas pressenti, du moins dans les limites de cette phrase fameuse : "Si Dieu n'existe pas, tout est permis", c'est le Dieu sans frontières, à l'échelle entière du globe, de toutes ses langues et de toutes ses cultures, de toutes les odes et toutes les épopées qui s'y sont succédé, et qui continuent à se mêler et à se déchaîner sur leur lancée, "se libérer" à la lettre, en direction d'un mystérieux point inconnu, un oméga présent dans alpha. Hélas pour les spécialistes, pour les lettrés et les experts, les alphabets grec, hébreu, arabe ne sont pas tout, en ce monde.  Ce monde réel  est bien plus vaste encore, plus complexe, plus impressionnant. Si Dieu est Dieu il est allé plus loin que l'Egypte, la Palestine, les territoires connus sur les cartes d'alors. Dieu n'a pas de cartes, ou les a toutes. Il les possède et les comprend toutes. Il est plus grand que la grandeur qu'on lui prête. Il fait éclater toutes les grandeurs, toutes les dimensions, toutes les arithmétiques et les mathématiques. L'infini des nombres les plus grands prend naissance dans l'unité et dans le zéro. Ce Dieu illimité, sans frontières, est celui qui bâtit un pont entre l'un et le zéro, et au-dessus des chiffres, au-dessus de la quantité si chère à notre temps. Et nous voici transportés, transpercés au-dessus du bien et du mal, au nom même du Bien suprême. Si Dieu est une personne, conçue à notre image, au lieu d'être à sa seule image, alors le mal est un scandale, il est absurde, incompréhensible. Mais s'il dépasse notre image, notre ordinateur, nos computs, alors, véritablement,  tout lui est permis. Et ce n'est pas parce que tout lui est permis, que tout nous est permis, tout au contraire. Sans parler des meurtres interdits par les dispositions légales ou la loi naturelle, des destructions, des monstruosités sans nom qui nous accablent dès que nous osons entrouvrir un journal, allumer un appareil, tout regard bienveillant, toute onde bienveillante est de notre responsabilité. Tout bien et tout mal, y compris mental ou psychique nous regarde et nous concerne. Tout est relié par un sens. Le sens général existe, le bien général doit prévaloir. Et il est de notre ressort.