9. oct., 2018

Pages intimes (106)

 

Mon intuition me dicte l'idée forte que le Saint Père François cherche un accord avec le gouvernement chinois sur la question ancienne de la division des catholiques entre église officielle et église clandestine, afin de contrecarrer les manoeuvres globales de la politique nord-américaine. Né en Amérique du sud, comment éprouverait-il quelque sympathie pour le nord du continent ? Dans le même temps, le vice-président Mike Pence, chrétien évangélique, s'en est pris plus que jamais à la Chine, par-delà le simple point de vue du conflit commercial. Le Japon, la Corée, de leur côté, oscillent et naviguent à vue. Ils ne se joindront pas aisément à une croisade anti-chinoise. Une vérité qui peut faire tressaillir les bons esprits d'Occident, soulevant maintes objections, est que la Chine incarne dans le monde un fort facteur moral. Un facteur d'ordre également. La culture chinoise est animée par un sentiment général de correction morale et de priorité de l'intérêt collectif sur l'excès des fantaisies individuelles. Tout Chinois le sait et le vit, l'admet et en a besoin par tradition, même s'il est de mentalité moderne et occidentalisé dans une certaine mesure. Cette longue empreinte du confucianisme qui civilisa la Chine est difficile à comprendre ici et impossible à dissoudre au moyen des acides connus. "Nous allons les corrompre ! -- le plaisir, les femmes, les marchandises, la psychanalyse ...  " -- j'ai peur que ce ne soit jamais possible.  Avec des nuances il en va de même au Japon, en Corée, et dans d'autres pays, comme le Vietnam. Par ailleurs la culture musulmane modérée demeure elle aussi très morale. Ce sont les excès et en somme les maladies ou les perversions de cette morale qui sont mis en avant. Car ce faisant, l'idéologie moderne, dans ses propres excès, maladies, et perversions, s'en voit justifiée, et glorifiée. Naguère, il n'y a pas si longtemps, l'armure morale de la civilisation chrétienne n'était pas si éloignée des versions musulmane et chinoise. Que l'on songe à l'éducation et à l'ambiance générale régnant encore dans les années cinquante et dans les années soixante du siècle dernier, y compris aux États-Unis ! Certes les droits de la femme, les droits de la minorité noire, le droit des minorités en général, l'esprit de liberté et de libération ont triomphé. Et pourtant, une tendance maintenant se dessine en Occident pour tout remettre en cause, sans bien savoir, du reste, sur quelles bases et dans quelle direction. Faute de modèle et de références nouvelles, ce sont les catastrophes anciennes qui sont évoquées, soit pour vouloir y revenir avec un plaisir malin, la tentation de se jeter dans l'abîme, la fascination du serpent, soit pour mettre en garde et continuer toujours plus avant dans la voie du chaos et de la prétendue liberté capricieuse pour tous. Rendre libre, à la façon occidentale contemporaine, tous les terriens, de tout pays d'origine, de toute culture, y compris ceux et celles que les gens d'ici connaissent si peu, ou si mal, réservant cette étude aux experts et aux musées spécialisés, ce que l'on peut qualifier plaisamment de "stratégie du musée Guimet" -- quelle aberration, quelle vue de l'esprit, quelle conduite d'échec ! C'est ici qu'il conviendrait enfin d'innover, de se comporter de manière subtile, inventive, de frayer une voie nouvelle, une voie moyenne  pour le futur. Quand la Chine censure la Toile, le Grand Filet,  elle se protège, finalement, le mieux qu'elle peut ; elle défend ses citoyens et sa culture. Je n'ignore pas les objections qui viennent tout de suite à l'esprit. Même Goggle en arrive à se censurer lui-même puisqu'il vient de s'amputer de Google +. 

Il y a peu de jours, un livre de Reuben A. Torrey (1856-1928) évangéliste protestant issu de l'université de Yale et de la Yale Divinity school, s'est retrouvé entre mes mains. On y apprend que tout allait déjà très mal, y compris dans les milieux religieux, dans le premier quart du siècle dernier. Ce qui, à une distance d'un siècle, fait sursauter cependant, c'est la conception que l'auteur garde du divorce,  le scandale absolu de partager un mari, ou une épouse, quand le mariage est défini comme un sacrement unique, indissoluble. De nos jours, le rigorisme de ce saint inconnu sera qualifié, pour s'en débarrasser, de fondamentalisme chrétien. Le lecteur mesure, en le lisant, le chemin parcouru, vers le bas, sur la pente glissante, par presque toutes les églises et les règles de notre culture. Pourtant de ce combat, au fond perdu, de cette cause perdue, émane une beauté, l'éclat resplendissant de la beauté de vertus anciennes, la beauté, la splendeur de la Vertu. Qui plus est, dans ce livre revenu par miracle dans mes mains, intitulé Savoir prier, se découvre une conception exigeante de la prière, qui pour moi rejoint et corrobore les pratiques de la méditation orientale que mon long séjour sous d'autres cieux et ma longue étude des philosophies de l'Asie, m'inculquèrent d'une manière persistante et presque naturelle.

Prier, pour Torrey, est la clef de tout. Mais qu'est-ce que prier ? Le mot, cette pratique ont été tant défigurés que beaucoup s'en détournent en un éclair avec un sourire de dédain. Prier n'est pas répéter ou marmonner une suite de mots appris dans une langue précise. Ou plutôt ce n'est là que le début, le stade élémentaire d'un long et difficile apprentissage. D'orale, la formulation devient intérieure, intériorisée, mentale, et même plus que mentale, psychique, supranaturelle, indéfinissable, indescriptible. La prière ininterrompue, involontaire, se déroulant malgré soi, en toile de fond, sur l'écran de la vie éveillée, gagne peu à peu, toutes les couches de l'être, toutes les cellules du corps. C'est là où le concept développé par Reuben Archer Torrey : "to pray through" peut être très éclairant pour certains  esprits  occidentaux. Prier "through", c'est-à-dire comme l'on creuse un tunnel, comme fait une taupe, un animal fouisseur, comme en pays minier, comme un mineur audacieux et patient,, en pénétrant peu à peu, laborieusement, héroïquement, dans une réalité profonde et cachée, dans d'autres couches du temps et de l'espace. en s'introduisant peu à peu dans un tout autre monde, vers une tout autre vie. Pour un oriental ce sera assez facile à comprendre ; impossible ou très difficile pour un occidental contemporain.

La prière est un processus et un pouvoir de pénétration. Les esprits pénétrants savent ou devinent ce qu'est "to pray through". Pour ce faire, il convient d'être puissamment solitaire, tenace, persistant, obstiné, et patient. Arrivé assez loin dans le tunnel, le souterrain, la solitude cesse. Les âmes mortes du passé, les grands devanciers sont là présents. C'est un passage, une exploration, une aventure d'enfer à purgatoire et à paradis, un drame en trois temps.  Un grand, un immense voyage. Les Caves de l'existence,  le Canal de l'exille Temple des souterrains, telles furent pour moi les étapes significatives. Chacun a ses cartes, son itinéraire, ses repères, son destin singulier, en une langue ou en une autre, sous tel angle ou tel autre, telle forme ou telle autre, sous ce signe-ci ou ce signe-là. Chacun a pour tâche d'écouter et de discerner attentivement les signes. Chaque nation, chaque communauté a ses signes. Chaque temps à les siens. Même l'humanité dans son ensemble, possède ses signes, et le globe les siens.  Nous sommes souvent trop aveugles aux signes.