5. oct., 2018

Pages intimes (105)

 

Les États-Unis sont devenus les États désunis. Nous voici presque au bord de la guerre civile." Ces propos, probablement excessifs, extraits de la presse américaine prouvent, parmi mille autres facteurs, que les temps changent, que ces changements sont d'ampleur et dureront.  Pour remonter la pente, faire tourner le plateau du théâtre, revenir à une étape enthousiasmante et optimiste, il faudra auparavant passer par des événements que nul ne peut prévoir. Tout est suspendu à l'écart petit ou grand entre deux navires, deux avions, à l'excès de zèle d''un subordonné, à la réaction au téléphone d'un dirigeant, au sentiment d'humiliation d'un peuple. La paix, la bonne entente entre les hommes, le contentement profond, qui peut ne pas chérir et revendiquer ces valeurs ? Présent huit ou dix heures par jour dans les rues relativement animées de Paris, expérience qui, en comparaison de Tokyo, ou de Shanghaï, me paraît depuis mon retour une promenade à la campagne, je ne cesse de m'interroger sur les mystères humains. Toutes mes idées passées font, peu à peu, inexorablement irruption sur le devant de la scène. C'est ainsi que le concept géo-politique d'Eurasie est maintenant avancé par de bons esprits, concept, ou notion, que j'ai jadis découvert en travaillant à ma petite thèse sur Li Da-zhao (Li Shou-chang) et la recherche du Printemps éternel. L'Eurasie ! Elle renaît précisément au moment où les États-Unis lâchent, se relâchent. Cette perspective immense court dans l'imagination chinoise, et russe tout aussi bien, depuis des siècles. A la dernière page de mon premier roman, les Caves de l'existence, n'ai-je pas évoqué, ou plutôt n'est-ce pas un diable en moi, qui a parlé alors de cette ligne sans fin, vaste route qui va du Kamtchatka à notre Finistère, à la fin des terres, et peut-être à la fin de la Terre ? En moi, en nous tous, qui est honnête le reconnaît et l'admet, si inconfortable que ce soit, un diable et un ange se côtoient, se disputent, luttent. C'est, en bref, ce que j'ai retrouvé hier, d'une façon opportune, sous la plume du premier biographe d'Horowitz, dans la bouche du maître, et plus encore sous ses doigts, dans la palette inimitable et plus qu'humaine de ses timbres et de ses touchers. Baudelaire, Hugo, Horowitz, Chopin, en somme tout esprit humain qui dépasse certaines limites, franchit les frontières, n'a pas peur de transgresser les seuils, mieux, de se tenir, en poste, sur le Seuil, gardien du Seuil, thème mythique exploré par James George Frazer  ; qui se coltine avec l'opposé dans le combat féroce de l'ange avec son contraire, celui-là seul va loin dans la quête de l'humain comme du divin. C'est l'animation mystérieuse de la matière, cette animation que tous les musiciens exigent, en italien, à grands cris, sous et à travers leurs portées, animato, con anima, espressivo, molto espressivo ... qui agite et tourmente maintenant le globe, en son entier, une sorte de rivalité, de lutte épique, entre  titans et démons, entre les surhommes, les dieux et les hommes. Rien de nouveau ici. Excepté la fascination des robots, espoir fou d'éviter, d'esquiver le combat.  On s'étonne seulement que si peu osent le voir et le dire ; et se mesurer avec ce fait. Toute grande vérité est troublante et dérange.

Il en est d'ailleurs une autre, presque opposée à la précédente, qui se remarque tous les jours, dans la rue et partout, pour qui sait voir, observer, apprécier, contrairement à ce que chantent, ou plutôt clament, tempêtent  sans cesse les journaux, les radios, les antennes  : en dépit des horribles pressions, des malheurs, des plaintes,  des craintes, des épreuves sans nom, des angoisses de la vie et de la mort, sans oublier l'amour,  si défiguré et travesti de nos jours, le commun des hommes croise encore le commun des hommes le plus souvent dans la paix, dans le calme, la bonne humeur, avec une placidité, un art de l'adaptation admirables. Et dans les grandes capitale, où le monde entier s'est donné rendez-vous, arc-en-ciel ou kaléidoscope de toute la gamme des variations humaines sur un même thème, à Londres, Paris ou New York, si hétérogènes, plus qu'à Moscou, Beijing, Tokyo ou Séoul qui sont encore homogènes, la terre entière se meut et se mêle, se mixe, se malaxe, se marie d'une manière extraordinaire sans encombre. Il semble qu'il suffise de dire : "Encore un effort, encore un petit effort, mesdames, mesdemoiselles, messieurs !  et le paradis sera nôtre, vôtre, et la rue du Paradis sera le monde entier ..." Le petit jardin du paradis, son lot de fraises délicieuses, comme dans le célèbre tableau du Moyen Âge, est à portée de main. Remarquez les tours que nous jouent le langage et les mœurs. Car au Japon par exemple, toute femme, mariée ou non, exactement comme les hommes, comme le premier sexe en passe de devenir le second, est égale et semblable à tout autre être vivant ; tout être vivant y est "san" ou "sama". C'est-à-dire que le retentissant échec de la première République pour  qualifier tous ses membres de "citoyen" et de "citoyenne", ou des Révolutions pour les appeler tovaritch, camarade, en chinois "tong zhi" 同志 -- "qui a la même volonté, ou intention, que moi "-- tous ces efforts furent anticipés, devancés avec succès et d'une manière simple et naturelle, sans interruption jusqu'à nos jours. Mais en matière humaine ou historique,  dès qu'il s'agit des hommes, et d'ailleurs du zoo, de la faune, de la flore, ou des surprises que nous réservent la terre, et les astres, les étoiles, à quoi ne devrions-nous pas nous attendre ? Car tout est possible sous les soleils. Qu'est donc au fait l'enchantement du monde, et ses désenchantements ? C'est encore une vérité désagréable à entendre : les  chants du monde, les chants de le terre, d'une manière générale, nous échappent. Nous sommes sourds et aveugles, nous errons dans la nuit. De même que, pour un spécialiste de la plongée sous-marine, l'eau cache la splendeur multicolore de toutes les algues et de tous les poissons qui y vivent, de même que pour le musicien, les notes en noir et blanc dissimulent les mille nuances et sentiments du chant humain, cette ode primitive, cette poésie pure qui précède l'épopée, la tragédie, le drame, ainsi que l'explique magnifiquement Hugo dans sa préface à Cromwell ; de même, pour qui sait voir, écouter, et saisir, mille significations tout autour de lui s'éveillent. Et les surplombe un chant secret, intime, intériorisé, unifié, persistant, auprès duquel tout chant ou poème, long discours, gros livre, tout absolument fait pâle figure. Cette longue note unique, dominant la somptuosité de couleur et les détails raffinés de toutes les autres, exprime la constance d'un Dieu introuvable, d'un père plus secourable que le nôtre, celui de notre naissance charnelle, que toutes les religions  appellent et représentent, sans y parvenir tout à fait, ce Dieu impossible de la naissance spirituelle, qui est un grand teinturier, un grand peintre. Sans unité, comment vivre ? et comment mourir ? tel est le sens à demi perdu du baptême ancien.

L'Un nous réconforte et nous porte. Le point final, le point d'exclamation. Il est aisé de s'en moquer ou de le refuser. Qui en a goûté la saveur ne l'oublie plus, ne peut plus s'en passer, ni s'en détacher.