30. sept., 2018

Pages intimes (104)

 

Samedi soir, vingt heures. Il n'y a presque personne à la semaine thérésienne. Peut-être ai-je choisi le mauvais jour, la mauvaise heure ? Je ne sens pas la petite Thérèse triste de ce fait qu'il n'y ait personne auprès de ses reliques.  Elle joue dans le petit jardin attenant, elle flotte dans les airs, elle tourne et retourne dans le petit cloître si beau, si bien bâti par des architectes savants, attentifs et modestes.  La petite Thérèse est la petite soeur du ciel. Elle "passe son ciel, à faire du bien sur la terre" -- c'est son dire, sa fonction, son appel. La terre a fort besoin du ciel. Culte de la terre, culte du ciel, culte du feu, tous les peuples, à leur façon singulière, James George Frazer consacra sa vie à l'indiquer -- douze heures de travail par jour  --, toutes les pensées humaines se sont plu à tenir ensemble, à toute force, les deux bouts de la chaîne : idéal et réalité. Il est possible de pencher un peu plus d'un côté, un peu plus de l'autre ; qui un peu trop près de la terre, qui un peu trop loin dans le ciel. Vient le temps où le Père est muet, silencieux, ne répond plus. Il se cache, il se transforme, il joue avec les créatures. Il est toujours là. Le Père, la Nature, notre mère ou notre sœur, peu importe, sont là.  La petite Thérèse, si grande parce qu'elle fut si petite, vit sa nuit de la foi, passe par les ténèbres, par l'anéantissement, une sorte d'auto-analyse, de dissolution, de dissection vivante. Elle devient nietzschéenne -- un temps seulement. C'est une étape obligée. Et Nietzsche est un saint, à sa manière. Il est dommage qu'il n'ait pu se rendre au Japon, ou en Chine ; il y aurait gardé sa santé d'esprit ; il aurait perdu pied, perdu le sens, sans tout perdre. Patronne des missions, rêvant du Vietnam, Thérèse n'a perdu ni le nord ni son cap. Elle ressemble tant à une Japonaise, une petite Chinoise, une Coréenne, une Extrême-Orientale, ou Moyenne-Orientale, que c'est à s'y méprendre. Elle donne envie de pleurer. Elle incarne l'unité humaine, son sexe n'est ni le premier, ni le second, mais une sorte de quatrième sexe, celui des femmes asiatiques, si fortes sous la faiblesse, si résistantes sous les dehors de la vulnérabilité. Cette force intérieure ! cette violence maîtrisée ! ces nerfs à vif, mais contrôlés ! Hélas pour les athlètes, les matamores, les méchants, les écervelés, ou les décervelés, ce n'est pas le chêne qui est le plus puissant, c'est le brin d'herbe, c'est la fougère. Ce fut d'ailleurs le message, en principe, autrefois, de la démocratie, la vraie, le peuple au sens noble, pas au sens ordurier, la paysannerie saine, le travailleur, l'ouvrier, l'artisan, l'artiste de Bohème, tous les modèles anciens, que Rousseau l'horloger, le musicien, le devin du village, que Hugo, fils de général, apôtre des misérables -- ont chantés. Il était un temps où les contradictions  n'effrayaient personne ; ce n'étaient pas encore des "oxymores", jouant à nous faire peur. Égalité ne jurait pas avec hiérarchie. Tout était conciliable. Même à Versailles, se dansait le Ballet des incompatibles.  A la mort d'Hugo, 1885, les temps se gâtent. L'Occident ne s'en est pas relevé. Ce n'est pas attiser plus encore les haines, sonner le tocsin qui le sauvera. Pourquoi tant de haines ? Qu'est donc ce qui conditionne les haines ? les haines seraient-elles sans causes, sans racines ? -- c'est ce qu'il faut savoir, investiguer, scruter, oser regarder face à face. Aux haines, opposer le feu chaud de l'amour, et le feu froid de la sagesse. Penser, c'est peser, pondérer, balancer. équilibrer. L'idéal est réel. La réalité est idéale, car il n'y en a pas d'autre, elle est profonde, de couche en couche, de rang en rang, pyramidale. La matière est présente dans l'esprit, au coeur de l'idéalité. Le maître de ces mystères le comprend, prend, saisit et voit. Le cerveau humain l'a su avant l'invention des langages, des grammaires, des écritures et du temps. Nous sommes de la matière qui se subtilise et flotte au gré des vents  S'évaporer, se désintégrer, ralentir ou accélérer à la vitesse de la lumière, en chaque cas, c'est vivre. Pardonner les injures, les méfaits, aimer à en mourir, mourir d'aimer, vivre et mourir, voir et savoir, percevoir et prévoir, c'est tout Un. "Un" engendre les nombres. "Un" déclenche la série des chiffres. Polythéismes ou théisme, athéisme bouddhiste, scepticisme ou foi, c'est tout un. Quelque chose frémit au-dessus des discours. Il faut oser s'exclamer, vibrer, au lieu de juxtaposer des savoirs secs.  Le monde meurt de ses connaissances sèches. Le monde meurt de déchaînement des mauvais sens. Un monde se meurt, un autre naît.