25. sept., 2018

Pages intimes (103)

 

Un homme promène son chien le long des hauts murs de l'ambassade de Turquie. La longue laisse m'empêche de passer sur le trottoir. J'hésite, ne sachant si je dois m'avancer à droite ou à gauche. Lui n'a aucune conscience  de ma présence. Japonais comme je le suis, je ne parle pas, j'imagine qu'il va enfin s'apercevoir que je suis là. Mais il reste enfermé en lui-même, le monde extérieur, autrui n'existent pour lui que d'une manière vague, approximative et lointaine. Il obéit aux lois de son espace-temps, conformément au principe de la dimension cachée de l'anthropologue E. T. Hall. Ma dimension cachée est entièrement différente de la sienne, plus fine, plus leste ou plus ample selon les circonstances. Las d'attendre, j'esquisse un mouvement qui, enfin, l'alerte. J'ai alors la surprise de le voir sursauter, réagissant au dernier moment, enfin, très tard, à ma présence. Il est si surpris, si déconcerté qu'il tressaille vivement sans me dire un mot. A la limite, il craint une agression. Mais de dos, j'ai l'air d'un cadre ou d'un  chargé d'affaires, il ne m'injurie pas, il demeure muet, il ne peut que se rassurer. De toute façon, je suis déjà loin. J'étais trop vif et trop muet pour son monde. Du reste, c'est un brave homme. Il était calme et débonnaire ; je l'étais aussi, à ma manière. Nous étions tous deux polis et civilisés. L''ennui majeur est que nous nous mouvons, nous existons dans des mondes entièrement séparés. Il m'est possible, il m'est loisible de pénétrer dans le sien. Il ne peut atteindre le mien, s'en faire une idée. Dans d'autres incidents de ce genre, je me suis fait traité de "brutal." Je ne peux en donner ici tous les détails, ce serait long. Si la conversation se déclenche, elle  est maladroite et n'améliore pas les choses : "Pardonnez-moi, ma culture n'est pas la vôtre. je vis dans une autre culture de la vôtre ...  Oui !  vous êtes brutal !' Les mots embrassent péniblement les réalités quand l'instinct, l'intuition aplanissent tout en une seconde. Au Japon, et dans d'autres pays,  l'homme au chien m'aurait vu sans me voir, il m'aurait vu, ou senti derrière son dos, avec le flair d'un canidé précisément, ou d'un chat. Il m'aurait laissé passer avec un léger sourire, ou en émettant dans ma direction une onde favorable, une onde de proximité fraternelle. J'ai vécu vingt et un ans, je le répète, dans ces autres mondes. Ils sont à présent enfouis au fond de mon corps à jamais, ils opèrent encore, même à mon insu. Évidemment, un homme éveillé, un homme religieux, très attentif, très concentré, réagit comme moi. est très proche de moi. Pas toujours. L'homme au chien était éduqué, instruit, de la couche supérieure de la société, ni très vieux ni très jeune, entièrement normal. Il est représentatif de l'état énergétique moyen d'ici.

Cet incident sans gravité et sans importance me préoccupe et m'apparaît largement significatif. Au plan planétaire, politique et géo-politique, des conséquences capitales peuvent en être induites. Une partie du monde est aveugle et sourde à une autre partie du monde. Pour simplifier, car les ramifications culturelles sont infinies, l'Occident ne voit pas et ne sent pas l'Orient, bien qu'il soit possible de soutenir que l'inverse est vrai aussi. Cependant ce qui est plus gros est moins visible, ce qui est plus fin est plus sensible, outre que les opprimés et les infériorisés ont bien été obligés, pendant des siècles, d'étudier et observer ceux qui les dominaient. Et sans oublier cette remarque d'apparence anodine de Nietzsche: "L''oiseau qui vole, haut dans le ciel, semble sur terre très petit." Hugo note la même chose dans les montagnes : "Les plus hautes, vues de loin, sont petites."

C'est ainsi qu'une formidable bataille se livre, ou s'apprête à se livrer, ou se déchaîner à l'échelle de la planète. Un peu d'intérêt et d'attention consacrés à l'identité ethno-psychologique, ou ethno-psychiatrique, au jeu et aux interactions des diverses dimensions cachées des nations, permettraient de mieux comprendre ce qui se passe et d"éviter peut-être le pire. Il suffit d'observer côte à côte le président américain et ses homologues de Corée, de Chine, du Japon et d'ailleurs, pour saisir qu'ils ne vivent pas du tout dans le même monde. C'est pour moi le fait essentiel dont presque personne ne parle  Ce serait le premier pas d'une révolution des esprits plus profonde que la prétendue révolution informatique. Car cette dernière, pour parler le jargon à la mode, relève du hard ware, du matériel et non du soft ware, du logiciel.

Chaque génération, évidemment, croit que le monde débute avec elle, et que toutes les précédentes sont dépassées, installée comme elle est, juchée sur les grandes et larges épaules des devanciers. Or, même si Gutenberg ou les moines copistes sont, ou apparaissent bien dépassés en effet, c'est encore et toujours les syntaxes, les grammaires, les langages, les raisons et les imaginations (sans oublier les morales) qui commandent, pas les appareils, pas les machines. L'intelligence articifielle est et sera inintelligente, précisément parce qu'artificielle. La célérité à l'échelle de la lumière, à l'échelle quantique  est un pouvoir en réalité très limité. Une fois les bombes tombées, ce sont toujours du sang et des gravats qui sont visibles, en bas, à New York comme à Damas. Et les survivants, ingénieurs militaires, infomaticiens ou non, devront manger, dormir, vivre et continuer à se déplacer, si possible, sur deux jambes.

Le moteur de recherches Google est si bête, si insuffisant, qu'il m'attribue, sans doute pour l'éternité, deux titres de nouvelles parues en e books d'un homonyme -- ce dernier doit en être encore plus gêné que moi. Mes nouvelles comme La fée du bout du fil l'Ame de Tove et sept autres existent, mais elles sont inédites, comme mes huit romans, téléchargeables, de même que tous mes articles, journaux intimes et livres, sur le site scientifique www.researchgate.net. Dans le monde tel qu'il est, tel qu'il est devenu, c'est même, à mon humble estime, une grande chance, un avantage, un privilège, et une jouissance amère, de ne pas être publié, c'est-à-dire galvaudé, sali, souillé, de demeurer à l'écart, tranquille, quiet, calme, hors des tracas du monde et sans les soucis communs des messieurs-dames. C'est une façon inédite de se distinguer. A vrai dire, grâce à cet exil volontaire ou semi-volontaire qui m'a été donné, et qui se poursuit ici, où je découvre avec effarement ou émerveillement, comme Ulysse, ma patrie comme étrangère, pour rien au monde je n'échangerais mon sort contre un autre. Comme nombre d'exilés ou émigrés, je fonctionne en opérant une formidable synthèse entre les mondes. Nous sommes dans une position de pionniers puisque cette transformation synthétique se dessine, quoi qu'on fasse, qu'on le veuille ou non, partout sur cette planète.

J'ai entendu avec plaisir mais sans surprise le père Michel de Gigord expliquer qu'aux Philippines, où il vécut vingt ans, la passivité, la forme passive est une loi tant de la grammaire que des relations humaines : "Tu es aimé de moi" ; au lieu de  "Je t'aime".  "Le prochain doit être aimé comme s'il était toi-même" ; au lieu de "Tu aimeras le prochain comme toi-même". Ce goût de la passivité est évidemment aussi chinois, japonais, coréen. Il est temps de sortir des myopies ethno-centriques. Je viens seulement de m'apercevoir que James George Frazer (1854-1941) a écrit, dans un deuxième temps, après The Golden Bough (rameau d'or qui est tout simplement le gui), un livre de conférences intitulé en français Les dieux du Ciel (et Folk-lore in the old Testament, 1918, The Worship of Nature, Gifford Lectures 1923-25), où il met en parallèle les récits de la Bible, comme la Genèse, le bouc émissaire, le dieu sacrifié, l'alternance de la mort et de la résurrection etc. avec les versions africaines, chinoises, indiennes, amérindiennes, australiennes etc. de ces événements fondateurs.

C'est en suivant ce fil d'Ariane que l'humanité peut et va se rassembler et se construire à nouveau. Pour l'homme clairvoyant, ce moment est déjà venu, il est déjà là. N'est-ce pas Hugo qui s'exclame dans la préface des Burgraves (mars 1843) : "Le groupe entier de la civilisation, quel qu'il fût et quel qu'il soit, a toujours été la grande patrie du poète " ?