21. sept., 2018

Pages intimes (102)

 

En regardant une série de photographies, qui peuvent à première vue paraître mondaines, de Maria Callas, je suis saisi d'une vive émotion. Cette femme dont la vie fut courte et tragique est incomprise. Elle entre dans la catégorie des martyrs de l'art, qui sont soit ignorés, soit ridiculisés et calomniés. L'ouvrage que j'ai entre les mains, est construit autour de citations. Elle écrivait, comme nous écrivons tous. A l'ère de l'ordinateur, tout le monde écrit, personne ne lit plus. Je veux dire lire et écrire de toutes les forces de son coeur, de son esprit et de son âme, ce qui n'est pas commun. Les écrits, les documents privés, les lettres, les traces sanglantes de Maria Callas sont enfermés quelque part dans des coffrets, des armoires, des coffres de banque, inaccessibles, loin des regards, ou ont été détruits. Ces plaintes, ces pleurs et ces rires dérangent, n'intéressent que très peu, ne se vendraient pas, ne rapporteraient rien,  à une époque cruelle et futile qui préfère mettre en avant ce qui est noir, désespérant, salissant et grossier. Cette cantatrice est une sainte, tout comme Cosima Wagner en est une autre, c'est évident pour qui lit son Journal, mis d'ailleurs sous le boisseau par ses enfants, pendant près d'un siècle.

La société contemporaine n'aime pas qu'on lui fasse honte. Sa fausseté foncière doit à tout prix être tue. L'inversion des valeurs et des hiérarchies ne doit surtout pas être révélée. Il importe que se poursuive le nivellement mortifère du capitalisme et de la marchandisation, égal à celui du communisme, sinon pire, menant à des désastres que beaucoup pressentent sans oser faire un geste, ou dire un mot pour les contrecarrer, tant est fort le fanatisme et le fatalisme d'un prétendu progrès.

Pour moi qui suis arrivé à la conclusion que l'ethno-psychologie, si ce n'est l'ethno-psychiatrie, est la clef cachée de notre temps, je relève un laconique propos de Maria Callas, confié comme en passant, qui jette une vive lumière à la fois sur les épreuves personnelles de sa vie et sur les tourments de peuples entiers partageant son caractère. Le voici, en substance : Les timides, les vulnérables, se drapent dans ce qui passe aux yeux d'autrui pour de l'arrogance, de l'orgueil. Mon orgueil n'est en fait qu'une protection contre ma faiblesse, ma fragilité. Une protection, une mince carapace, une armure qui ne trompe que les méchants, les sots et les insensibles.  

C'est une Grecque qui parle,  elle en fut fière à la fin de sa vie, en dépit de sa naissance aux États-Unis, de sa mort en France ; des héroïnes italiennes qu'elle aima, chanta et incarna. Ce qui étonne est que cette Méditerranéenne définisse ici, selon moi, la structure psychique essentielle des Orientaux. A qui est entièrement donné, voué  à plus haut que lui-même, il faut bien qu'il reste quelque chose, un tout petit avantage qui les garde à la terre. 

Je sais que la distinction entre Orient et Occident peut être déclarée factice. Mais je n'y peux rien, je n'y peux plus rien : la différence entre ces deux mots, ou réalités, est devenue pour moi l'énigme, la préoccupation cardinale, jour et nuit, de mon existence. Je prends ici la notion d'Occident au sens où le poète roumain Virgil Gheorghiu dit que le mystère, le côté très énigmatique de l'Occident tient précisément à ceci qu'il ne renferme pas, ou ne veut pas renfermer de mystère. Ou prétend, ou imagine n'en pas renfermer. Si parfois l'Occident rêve de psychanalyser l'Orient, ne devrait-il pas, d'abord et avant tout, se psychanalyser lui-même ? Peut-être serait-il utile et approprié d'ajouter ici que, suivant Gheorghiu encore, la logique et la dialectique apparaissent comme "de la boue", pour un poète. Or quelle pensée, plus que la pensée extrême-orientale, va aussi loin, aussi avant pour s'emparer de la logique à certains moments, s'en libérer et l'abandonner à d'autres ? Seule sans doute la pensée juive, rameau ou plutôt racine de la nôtre, s'est-elle avancée sur ces chemins ? Le lecteur bienveillant le sent, le voit (que les lecteurs malveillants aillent au diable, l'enfer est leur patrie), je cherche, j'erre, je n'ai en rien la présomption d'avoir trouvé. Et cependant, j'ai trouvé également, j'ai trouvé déjà malgré moi, car sinon je ne pourrais survivre. Et tous ceux qui ont la foi, une Foi, pas nécessairement la même, en sont là, en sont venus à ce point ; ils ne pourraient plus vivre sans elle.

La foi de Maria était la musique, celle de Virgil, la poésie. La foi doit s'incarner, se qualifier, se particulariser en un art, ou un rite, un geste, une activité. La foi non qualifiée, non spécifiée confine à la philosophie. Cette dernière, par excellence, est la mienne, sans qu'elle me prive des deux autres. Au demeurant, ce qui précède n'équivaut qu'à de faibles jalons,  indices sur la voie du vrai mystère que, sans coup férir, la vie résout.

La vulnérabilité et la fierté de l'être humain, l'oscillation entre deux pôles, tout le drame est là.