18. sept., 2018

Pages intimes (101)

 

Tout est en correspondance, de la politique à l'art, des mathématiques aux intuitions religieuses, notre corps est solidaire de la danse des astres, la biologie touche à l'astronomie. C'est pourquoi j'aime interroger des textes éloignés en apparence de la religion et de la philosophie, pour revenir ensuite à elles. Car la clef de tout est la philosophie de l'esprit, non la multitude de petits savoirs parcellaires parmi lesquels nous nous égarons dès que nous ouvrons un ordinateur, un journal, la plupart des livres, ou lorsque nous entrons en conversation, hélas, avec la grande majorité de nos semblables. C'est ainsi que je lis et relis le prologue qui précède les cours de chant donnés par Maria Callas à la Juilliard School en 1971. Ces quelques pages sont parsemées de pierres précieuses. Celle-ci par exemple : le sentiment qui était le sien, en chantant, d'être suspendu à un fil ténu "qui peut se rompre à chaque instant". La présence aiguë, la concentration dans l'instant, à la fois cause et effet de la prière intense, s'accompagnent de la conscience d'un danger, analogue à celui de danser sur le fil du rasoir.  Les clous de la planche où médite le fakir sont autant symboliques que réels. L'esprit concentré est fin et précis comme la lame d'un couteau tranchant. C'est une fois transporté dans cet état que l'aide et le soutien d'une divinité secourable s'impose. L'esprit individuel est seul et doit dépendre de plus grand que lui. Amour, confiance que confère l'esprit universel, Dieu ou Saint Esprit. Chez Maria, enfant pieuse, dès l'âge de treize ans, la musique, la beauté du chant est objet de dévotion. Dans le chant, et aussi dans la danse, c'est le corps de l'artiste qui seul est l'instrument. Rien d'autre n'est nécessaire pour communiquer avec l'esprit qui, autrefois, écrivit les notes, pour les ressentir comme lui et les faire revivre avec lui. Opération shamanique,  mystère de résurrection.  Les notes qui nous restent, que nous avons entre les mains, dit Maria, sont avares et brèves, insuffisantes. Le compositeur a cherché désespérément  à s'exprimer par des signes, y compris des mots, pour transmettre ses intentions, ses désirs, élans, pulsions, et quelquefois, l'interprète erre dans le noir. Il ne sait pas, ou ne sait plus, ce que tout cela veut dire. Un travail acharné ici l'attend. Sans une passion surhumaine, tôt ou tard, il abandonnera, ou chutera. Richter alla jusqu'à dire qu'il se comparait à Pierre tentant de marcher sur les eaux. Sans foi, il s'enfonce, il succombe. Grâce à la foi, il surnage, il flotte, il vainc la loi de la pesanteur, il s'allège, vole.  Cette foi en leur art, chez ces immenses artistes, passe la mesure, émeut, bouleverse. Saints de l'art, ils ont tout donné, tout accepté, y compris le pire, être détruits, être sacrifiés par leur Dieu.  Pour Maria, au demeurant, la fin sera simple et triste. Derrière les embrouillements des biographies, entre les lignes, se devine le drame qui un jour l'affaiblira et la détruira : le piège des amours humains, sans doute le rêve d'avoir un enfant de chair, le conflit que tout artiste, tout créateur affronte, entre la vie naturelle et la vie surnaturelle, la vie et la survie, le moins et le plus que vivre -- combat qui n'épargne pas le religieux, le sage et le saint. Maria, Richter, le combat de l'art, à ce niveau, à cette échelle, est devenu un combat mystique, une immense et terrible aventure dont le mélomane distrait, le public ordinaire n'ont pas l'idée. J'aime cette petite portion de phrase nue, dans le prologue : " ... une mesure de deux plus deux égale quatre temps ..." Ces mots simples me rappellent l'émerveillement d'apprendre le solfège. Les musiques à deux temps, à trois temps, à quatre temps, et toutes les autres, d'esprits si différents. Ce que Maria veut décrire, c'est la précision effrayante du détail mélodique ou rythmique que lui dicte son travail. Cette obsession du petit signe, si proche au fond, de ce que veut signifier Thérèse de Lisieux, par sa distinction du petit et du grand pinceau, le premier réservé aux finesses, le second à la saisie d'ensemble, chez le peintre, et chez Dieu qui nous peint. Apprendre à "créer un climat" dit Maria. Suivre un geste, une légère inflexion, "de l'esprit et de l'âme". Avoir l'humilité incessante d'apprendre et d'étudier. Car comme l'homme de science, et aussi l'homme de Dieu, plus l'artiste progresse plus les hautes montagnes reculent. Le quêteur comprend, avec effroi, parfois découragement, que sa recherche est sans fin. Il ressent dramatiquement le besoin d'un arrêt, d'un repos, d'un raccourci. Lorsque Wagner expose devant Liszt ses exigences touchant les conditions d'une représentation idéale, Liszt sourit. Celui-ci a compris que l'interprétation idéale n'existe pas, c'est peut-être pourquoi il a cessé de donner des concerts ; il est plus indulgent que Wagner, il a cessé de se battre avec et pour l'idéalité.

Tous deux à leur manière ont raison. Car il importe de continuer à se battre pour une idéalité qui, en effet, n'existe pas. Cette conclusion vaut pour l'art comme pour la science, pour la politique comme pour la sagesse.