14. sept., 2018

Pages intimes (100) - A la mémoire de Jeanne Guesdon (1884-1955)

 

Il est des âmes qui œuvrent avec honnêteté et humilité leur vie entière et disparaissent en laissant peu de traces. Cet anonymat reste cependant actif tel un feu qui couve. Ce qui exista une fois est le fruit arrivé à maturation d'éléments passés qui se perpétuent, y compris dans l'oubli. De quelque façon, des esprits nous entourent et dansent à nos côtés. Pour qui sait les discerner, c'est un enchantement. J'ai recroisé Jeanne Guesdon il y a peu et prend plaisir à évoquer sa vie. Tôt orpheline de père, elle fut élevée à Villeneuve-Saint-Georges grâce aux sacrifices monotones d'une mère, apprit l'anglais et l'espagnol, gagna  sa vie comme secrétaire ; et ne se maria point. Il suffit de regarder les quelques photographies que nous conservons d'elle pour prendre conscience d'un curieux phénomène : son visage, tout son personnage est plus masculin que féminin. C'est une femme qui possède les dehors d'un homme. Ainsi la Nature, sur un plan spirituel, est-elle capable de se dépasser elle-même. Les deux sexes se transcendent en un troisième chez beaucoup de personnes de haute qualité. La Nature se sublime elle-même, toute seule, sans nous attendre. La femme dotée d'un caractère et de talents exceptionnels comprend et englobe les spécificités du sexe qui n'est pas le sien. Et beaucoup de héros et génies ont inclus et assimilé, au fond d'eux-mêmes pour le moins, les traits féminins de la maternité et de la fécondité ; et aussi l'endurance, la persévérance féminines. Les tâches qui sortent de l'ordinaire exigent la coopération et l'entente de l'ensemble des propriétés de la Nature. Ainsi celle-ci réalise-t-elle, sans ridicule, sur le plan le plus élevé, ce que les esprits vulgaires tournent, volontiers,  en dérision. Le visible trahit et traduit l'invisible en le révélant. Un portrait de Jeanne Guesdon suffit, en somme, à illustrer et prouver le principe hermétique que tout, ici-bas, est le modèle inférieur, le double visible d'une supériorité réelle, là-bas, qui se cache et germe. L'ici-bas et l'au-delà sont unis et reliés par des ponts, complexes et cachés, qui nous apparaissent comme le jeu des symboles et des correspondances. Pour qui a saisi cette loi, s'ouvre un travail de déchiffrage sans fin et passionnant. En choisissant de vouer sa vie à la relation féconde entre la rose et la croix, Jeanne Guesdon prit ce chemin. La rose mène à la croix et la croix fait fleurir la rose. L'abeille reçoit et élabore, du parfum de la rose, un miel qui, parfois, faute de soin et d'attention, se change en fiel. La rose est agrémentée d'épines. Jeanne Guesdon fut une sœur inconnue de la petite Thérèse, pour qui la vie présente est notre exil et la seule vraie patrie au Ciel. Un jour, le bois de la croix reverdit et se couvre de roses. Est-ce un hasard si leur visage, à toutes deux, leur sourire vague, possèdent, à mes yeux obsédés par ce continent, quelque chose d'asiatique, chinois ou japonais, selon les heures du jour ?  A cet éclairage, le ciel est clair, sans attendre, sur cette terre déjà, dès l'aube. Je devine une Thérèse plus fine, japonaise, un rien malicieuse ; une Jeanne plus chinoise, un rien revêche, plus sévère, et oserait-on dire, un tantinet  bornée, rentrée. Elle fut, à la fin de sa vie, trois ans à peine, le discret Grand Maître d'une organisation ayant son siège aux Etats-Unis, avec laquelle sa connaissance des langues permit de tisser des liens étroits. Elle voyagea peu, mais habita quand même à Londres, à Cuba, et fit une excursion en Egypte. Elle parcourut le monde avant tout par ses visions, et dans son  imagination. C'est déjà plus qu'il ne faut pour saisir, enfin, ce qui s'y passe.  Ses messages, réunis en un unique livre, forment un enseignement qui traite de l'essentiel : le silence, la solitude, l'hiver, l'automne, la neige, les cathares, une vie de Raymond Lulle, Janvier, Janus et ses symboles, le jardinage, moissons, paix profonde. On y apprend qu'en 1953, deux ans avant sa mort, la France fut fortement menacée de guerre civile, mais en réchappa grâce à Dieu et à l'esprit de coopération générale. A cet heureux dénouement, nul doute qu'elle ne contribua, à sa manière effacée et discrète. Elle aimait les plantes, son jardin de Villeneuve, 56 rue Gambetta, où elle mourut trop tôt, à la suite d'une erreur médicale, une de plus. Mais mourir, pour elle, à son regard, n'était que transiter. Elle fut l'une de ces petites fleurs, dont les parfums, on le sait, sont parmi les plus forts et les plus entêtants. Lot incomparable de tant de femmes en apparence oubliées.