11. sept., 2018

Pages intimes (99)

 

L'humanité entière paraît errer dans une forêt profonde, tournant et retournant en rond dans le noir, sans espoir d'en sortir. Les cyniques s'en accommodent au mieux, et les bonnes gens qui, par nature, ne pensent pas. En souffrent le plus les esprits classiques et néo-classiques. Ceux-ci sont pourchassés, plus que jamais persécutés. La lecture des journaux et de la plupart des livres est devenue oiseuse, presque inutile. Se passionner pour des élections, des allées et venues de partis, pour l'espoir de réformes, exige un tour d'esprit particulier, modéré, que je n'ai jamais eu. Je ne crois pourtant pas davantage à la table rase, aux révolutions. Il est curieux, du reste, que l'expression populaire, si plate, si vulgaire, sous ses dehors d'énergie, "remettre les choses à plat"' ne soit pas prise pour ce qu'elle est, une supercherie, une tromperie sur les mots. L'humanité se dupe, se berce, s'endort  avec des mots. Peu de discours, peu de penseurs y échappent. Une forte envie, par moments, me prend de lire ou relire Kafka et Ionesco. Pourtant mon très ancien scepticisme n'est pas sec et grinçant, mais passionné. Une sorte de foi m'anime qu'il m'est impossible de définir, très difficile de transmettre. Il est seulement certain qu'elle me vient d'Asie plus que de la terre qui m'a vu naître. De toute façon, l'esprit couvre toute la terre. S'accrocher désespérément à un seul morceau de terre est dérisoire. Or c'est la solution dangereuse à laquelle se raccroche, d'une manière grandissante, tant de bonnes gens, chaque pays ayant élu sa colline inspirée, sa montagne sacrée, Olympe ou mont Fuji, Everest ou Mont Blanc, portant un nom  plus prestigieux que la colline ou la montagne du pays voisin.

J'ai été le témoin hier, dans le métropolitain, d'un petit incident qui vient confirmer mes thèses sur la pluralité des temps et des espaces en fonction des cultures. A l"arrêt, un monsieur vient s'asseoir, essoufflé, à mes côtés, puis une dame d'Asie, sur le strapontin, juste en face de nous. Je constate instantanément qu'une querelle ou une altercation vient de les opposer sur le quai. La dame est indignée, se plaint, mais à voix plutôt basse, et en gardant la mesure. J'entends alors le monsieur lui lancer d'un ton péremptoire : "Pourquoi m'avez-coupé le chemin ?" Il est assez âgé, rouge, enfermé en lui-même. Elle s'abstient de répondre à cette accusation, mais reste un long moment comme horrifiée en le dévisageant. Je devine qu'il l'a écartée sans ménagement au moment de monter dans le train, sinon cette dame, assez âgée elle aussi, chinoise du sud, et vivant visiblement depuis longtemps ici, n'aurait pas été si offusquée. Car, maintenant, lui s'est tu d'une manière butée et elle paraît exiger une explication, tout en s'efforçant de conserver son calme. Elle semble vouloir me prendre à témoin, mais je n'ai rien vu, tout s'est passé sur le quai. Mon silence et mon calme, agissant comme un baume, de part et d'autre, joue un rôle positif de catalyse. Le vieux monsieur n'a prononcé qu'une phrase, avant de se renfermer en lui-même, et la dame peu à peu, mais difficilement, je le vois, s'apaise. Je ne peux leur expliquer qu'ils vivent dans des mondes très différents, à peine compatibles. Ni jouer au conciliateur en prêchant qu'il est inutile de se quereller pour si peu, et que nous sommes tous frères et sœurs. A en juger par la réaction de cette dame d'Asie, elle fut traitée sans politesse, poussée, ou brutalisée. Je vois bien que son sens de l'espace est englobant et vif, sa relation avec ses semblables fine et délicate, alors que son adversaire a refermé les meurtrières de sa prison individuelle, il est devenu inaccessible, sous sa carapace. Ce ne serait que par des mots et des mots, une argumentation, et, je le crains, après une altercation, qu'il deviendrait possible de l'en sortir un peu, de l'éveiller un peu. A dire vrai, je m'aperçois qu'il se heurte à des difficultés intérieures, qu'il est mal à l'aise avec lui-même, mécontent de sa laideur, de son âge, de sa fatigue. La dame d'Asie, je dois dire, n'est ni jeune ni belle. Habituée à notre environnement, attentive et ouverte, prévenante, elle conserve quelque chose de l'Asie, ô combien. En effet, probablement a-t-elle dû "couper le chemin" de son antagoniste, par sa vivacité et sa souplesse, et il l'a ressenti ainsi ; mais ce n'est pas une raison justifiant d'être malmenée ou insultée.

Cet incident, léger en comparaison d'autres, me bouleverse parce que je peux facilement me mettre à la place des deux protagonistes. Moi-même je me déplace dans un espace-temps particulier, un autre monde, fruit et conséquence du croisement complexe de toutes mes expériences passées, en Asie et ici, de trois traversées complètes de l'Eurasie par le transmongolien et le transmandchourien,  de dizaines de passages de frontières. Et d'ailleurs, il est possible d'affirmer, d'un point de vue extrême,  que nous nous mouvons tous dans des espace-temps distincts, que nous portons tous la coquille de notre propre monde, non seulement en nous, avec nous, sur notre dos, mais extérieurement, en la créant et la forgeant par chacun de nos mouvements et de nos déplacements.

Se mouvoir "en Dieu", ou au sein du Dao, en s'oubliant dans l'universel, abandonnant son étroitesse et la relativité de ses paramètres, à la fois physiques et psycho-culturels, pour plonger dans l'océan de l'esprit, l'esprit universel, qui plus est le saint esprit, n'a rien de simple et d'évident. Je crois qu' y compris pour les plus intuitifs des missionnaires en Asie, ce fut et c'est encore un défi. Et lorsque l'un d"entre eux remarque que le remerciement, aux Indes, s'exprime par "l'intensité du regard" plus que par des mots, il confirme tout à fait mes expériences au Japon. Pour celui qui désire mieux saisir l'esprit de cultures étrangères aux mondes latins, approfondir son regard, être capable, en silence, -- un silence  ému et attentif -- d'accroître la communication par "l'intensité du regard", est une clef perdue.