7. sept., 2018

Pages intimes (98)

 

En tous domaines règne la plus grande confusion ; une révolution des idées est en cours, les esprits pénétrants sont rares. En Occident, où l'impétuosité est de  coutume, l'audace est excessive pour aboutir à des banalités ou des insignifiances. En Asie, la clairvoyance est grande, l'intelligence est de tradition, mais l'heure n'est pas encore venue de la prise en mains des opérations à l'échelle de la planète. Une conjoncture commune s'exprime dans le fait que le désarroi qui gagne l'église catholique sur les questions de sexualité, s'accompagne de scandales qui viennent de frapper, sur le même sujet et au plus haut niveau, les organisations bouddhistes de Corée et de Chine. A dire vrai, toute organisation humaine est un jour ou l'autre déchirée par les démons qui animent notre corps. Il serait simplement souhaitable que celles qui se réclament d'une autorité morale, philosophique ou religieuse, sachent y faire face mieux que d'autres. Tout est sexuel en l'homme, d'une certaine manière. Et cette pulsion fondamentale est neutre et indifférenciée au départ. L'énergie de base se convertit en activités qui la transcendent. C'est ainsi que s'est constituée la société, avec ses règles, ses lois morales, ses interdits, ses tabous. Les hommes éminents, presque toujours, furent les plus disciplinés et les plus châtiés, étant devenus maîtres de leurs pulsions, excepté ceux qui se brûlèrent en acceptant, bon gré mal gré, une vie courte, celle de l'éphémère qui se précipite droit dans la flamme. Cette témérité, plus coutumière en Occident, fut l'un des facteurs qui y expliquent l'apparition de génies fulgurants, dans les sciences et les arts. Le génie est, en quelque sorte et dans une certaine mesure, collectif en Asie. Du moins telles sont les tendances, les grandes lignes de l'existence, sur ce globe minuscule. Dans le détail, tout est possible. Quand Romain Rolland s'exclame : "Elles sont toutes dangereuses", il traduit la peur de voir ses forces physiques et nerveuses annihilées, sa vie détruite, ses ambitions manquées. Ce seul fait explique la misogynie, fausse et simulée en vérité, de beaucoup d'écrivains et d'artistes. C'est ici qu'il convient de dire, avec le père Molinié, que "le courage d'avoir peur" est rien moins que banal. Chez les écrivains et les artistes, refuser la procréation, la perpétuation de la vie, le danger perçu de la femme, affirmer le pan-sexualisme qu'ils sentent et pressentent mieux que d'autres, aimer tout, adorer tout, tout être vivant, conduit aisément à se distinguer du commun par l'amour de leur propre sexe, autrement dit d'eux-mêmes. Tout religieux, comme tout philosophe, doit prendre conscience quelque jour de cette tendance en lui.  Pourquoi céder à ce qui nous tente ? n'y pas céder est la base de la vie morale et de la grandeur humaine. C'est en ce sens que le Saint Père, François, a pu suggérer qu'il est très rare que l'amour sexuel des hommes soit inné chez l'enfant, de telle sorte qu'un conseiller, qu'un psychologue, qu'un parent averti, ou qu'une femme habile, expérimentée, sont capables de résoudre bien des tourments. C'est du reste ce qui arrive d'une manière naturelle dans nombre de cas. C'est la raison pour laquelle l'homosexualité, la bi-sexualité ou la pan-sexualité, ne se donnent pas si souvent libre cours, Dieu soit loué. Le père François-Xavier Huang,  mon maître, qui n'était pas pudibond, me jeta un jour au visage une énormité. Il appela son église "la grande masturbatrice" ; il était fort bien placé pour le savoir et pour en parler. Scandalisé, autant que je me souvienne (car, pauvres esprits, nous oublions ce que nous écrivons comme ce que nous disons),  je crois avoir censuré ce propos, après un moment d'hésitation, dans Le  canal de l'exil, roman que je lui ai consacré. La chasteté, le château-fort de la chasteté, la continence, la vertu sont des idéaux qui ont toujours été chantés, loués et pratiqués, autant que possible,  par les forts.  En fait, la civilisation, la culture, les arts, le progrès des sciences, le cheminement de l'humanité, d'abord si lent et maintenant frénétique, eurent les vertus, et particulièrement celle-ci, pour assise. Cependant, même pour un esprit religieux, un philosophe, à plus forte raison pour un artiste, la sublimation parfaite et totale des forces sexuelles est un idéal rarissime, très difficilement praticable. Dans le cadre des techniques du yoga, elle suppose une maîtrise exceptionnelle. Je fus un jour très impressionné par l'histoire d'un moine thaï, qui, après une longue continence, connut une émission à la seule vue et à l'approche d'un être vivant de l'autre sexe qui n'alla pas jusqu'à le toucher ou l'effleurer. Dans la société contemporaine, telle qu'elle est devenue, dans le sens où elle continue à se diriger avec légèreté et  gaillardise, tout est modifié et déformé, poussant l'extrémisme jusqu'aux confins de l'artificiel et de l'impossible. C"est ainsi que l'érotisation, la pire, faisant fi de toute esthétique, se généralisant au-delà de toute mesure, donne au second sexe, en secret, un statut d'une bassesse inégalée, dans le même temps où est prônée, à l'extérieur, l'égalité absolue, rigoureuse, mathématique, aux dépens de toute idée d'harmonie ou de complémentarité. A la complexité de la grande Nature, se substitue et s'oppose le simplisme étroit de l'esprit des hommes qui se refusent à toute transcendance, excepté la leur. Ainsi la civilisation et la culture, les religions elles-mêmes, sous la forme affaiblie et chétive qu'elles ont choisie, remplissent-elles les conditions, sinon de l'auto-destruction, du moins de la dégénérescence et du déclin.