4. sept., 2018

Pages intimes (97)

 

Parler de son patronyme, c'est, au-delà de soi-même, rassembler les milliers personnes qui le portent. Je n'ai jamais aimé mon patronyme, je n'ai jamais aimé mon nom. Nombreux sont ceux qui, consciemment ou non, m'ont fait sentir qu'il n'est pas prestigieux. C'est pour répondre à ces individus, qui ne se distinguent pas par leur délicatesse, que j'écris ces lignes. Ce nom est on ne peut plus français. Il dérive peut-ètre de colombe, désigne peut-être l'éleveur de pigeons, ou possède quelque autre signification agreste. Or, passé les frontières, et singulièrement en Asie, il change à l'instant de couleur. Je veux dire que ce patronyme, si français d'apparence, est très étranger par essence. Mon nom est asiatique.  Ainsi se vérifie ce thème que nous sommes tous des étrangers, des migrants, que notre destin, notre vie est transitoire,  jusqu'à la moelle des os ; qu'il est possible d'être, sans contradiction, à la fois très français et très étranger, d'ici et d'ailleurs, de l'intérieur comme de l'extérieur, dépassant ainsi les mots et les faibles pensées, les faibles prisons mentales que beaucoup prétendent nous imposer. Du reste, en Chine, c'est le caractère commun d'un nom, plus que sa rareté, qui importe. J'ai vu, connu, entendu des Chinois, même indépendantistes taïwanais, qui se félicitaient, s'enorgueillissaient de s'appeler Chen, Li ou Zhang, noms très portés dans leur langue. Dans leur civilisation, ils étaient heureux et fiers de faire partie d'un clan immense, remontant à la nuit ou à l'aube des temps, illustrés et chantés maintes fois dans la littérature et l'Histoire ; ils étaient plus heureux de se fondre humblement que de se distinguer sottement. Quelque peu semblable à eux, influencé par eux dès mon apprentissage de leur langue, je considère à présent que mon patronyme, lui aussi, est l'étendard d'un clan, d'une sous-tribu gauloise, qui, sans doute, a fui l'Asie centrale, les hauts plateaux du Pamir, pour atterrir à l'autre bout du continent, sur ce qui n'est, vu de très loin, qu'une petite péninsule.  Mon patronyme est très proche de Kunlun 昆仑山(崑崙山脉), chaîne de hautes montagnes chinoises, totalement inconnues ici, de même qu'il est très proche du nom de la tribu des Kuru, au Cachemire, référence des épopées du Râmâyana et du Mahâbhârata. De Kuru, il est aisé de glisser à Guru, mot complètement dévalorisé par la presse et les petits livres, si bien qu'il n'est plus possible d'en parler sans faire rire, ou ricaner, alors que ce mot profond du védantisme signifie "dissiper la pesanteur, dissoudre la lourdeur".  c'est-à-dire, en un sens , se sauver, se libérer. S'alléger, outrepasser la matière, la vaporiser, la faire fondre. Qui plus est, en Chine, ce patronyme se rattache, ou fait penser, fait allusion à Confucius dont le nom latin dérive de la famille des Kong, et même Krong, un "r" y étant adjoint selon une ancienne tradition, d'après une ancienne prononciation. Et ce nom signifie le trou 孔, ou le puits, le précipice, la fosse ou l'abîme, selon ses dimensions et le jeu de notre imagination. Et ce d'autant plus, que Kong, à un autre ton, le ton égal et chantant, le premier ton, le ton élevé et constant, c'est bien entendu le vide 空.  De toute manière, 窟窿 transcrit "kulong", c'est le trou, ou la grotte, la caverne. A mon arrivée en Chine, mon patronyme fut sinisé, je fus sinisé en 库隆(庫隆), autre façon de calligraphier ces deux sons. à l'aide de deux caractères dont le premier signifie, le réservoir, l'entrepôt, l'abri des véhicules, et le second, le sérieux ou la gravité. Cette traduction, en Chine, autant que je me souvienne, n'a jamais fait rire, au point que je la trouvais trop sévère. A d'autres moments, je devins 顧 (gulong), traduisible peut-être par "celui qui se retourne pour observer avec attention, intensité et sérieux derrière lui", périphrase qui m'honore trop. Toutefois, les rébus linguistiques étant en chinois des jeux de construction sans fin, "long" c'est à l'évidence le dragon, 龍, le dessin le montre et le prouve assez, et "gu-long", 古龍, est le vieux dragon, nom que j'adopterais volontiers si j'étais peintre ou poète. Plus tard, une amie de Taïwan, Christine Huang, plus exactement son père, calligraphe, me trouva le nom parfait de Kong Yalun 孔 亚伦 ( ou 孔亞倫 ) , adjoignant au nom de famille de Confucius, l'une des façons de siniser mon prénom : "Yalun", "la loi ou la morale de l'Asie". J'accepte volontiers, je n'ai pas peur de la sinisation, étant assez universel, assez européen, assez français ou bourguignon, et même assez japonais, pour y consentir, l'assimiler, la prendre, et m'y dissoudre.  

Ce qui rend puissant, et parfois déplaisant ce nom, dans sa langue d'origine, c'est au fond sa force séminale. Tous les noms qui incluent deux syllabes en "ou" et "on", quelles que soient les consonnes, comme boulon, goudron, bougon, ainsi de suite, se caractérisent par une sorte de violence dévastatrice ou comique, selon les cas. Intrigué, et même lassé, exaspéré un jour par ce phénomène, j'ai poussé ma réflexion au point de réduire ce magma linguistique à sa plus simple expression, mettre à nu mon nom. Je suis arrivé ainsi à la loi cachée, le feu intérieur, le volcan insoupçonné, au fond de ce patronyme, qui intéressera quelque trouvère, et dont quelque poète mystique sera seul à même de chanter l'énigme. Les deux consonnes  "c", "k" ici pour la démonstration, et "l" se suivent dans l'ordre de l'alphabet, et se confondent, s'agglutinent. Au surplus, "u" et n" sont symétriquement semblables, de sorte qu'une racine brève et forte se dissimule dans ce nom, sous ce nom,  et le harcèle de l'intérieur, dans tous les sens. Clou, voire clown comme monsieur Murakami au Japon l'avait remarqué, et par conséquent, avant tout "clone". C'est d'un clonage qu'il s'agit, une sorte de pan-sémiologie, de panthéisme, une universalité du son et du sens, qui, simultanément, m'émerveille et m'indispose. Enfant, un spécialiste m'avait déclaré robuste ; le mot me déplaisait. Je ne désirais pas l'être. Ainsi mon patronyme, que je partage avec des milliers d'autres personnes, me déplaît. Il ne me plaît qu'en Asie où il fait écho au vide, ou à la douleur au Japon, et même au mal, au négatif, au danger en sanskrit. Je suis reconnaissant toutefois à mon nom et à toutes les expériences auxquelles il me conduisit. Car il m'a permis plus encore, mieux encore, de m'apercevoir qu'au fond, nous n'avons aucun nom, que nous ne sommes personne, Nemo. Nous ne répondons à aucune appellation. Certes, nos ancêtres sont en nous, enfouis en nous, quelque part, mais ils viennent de partout et de nulle part. Cette grande vérité philosophique et religieuse, comme les hommes hésitent à l'adopter, comme ils lui font obstacle ! comme ils entassent défense sur défense, contrefort après contrefort pour la fuir, fuir cette peur, ce vertige, tant il est difficile et douloureux de sortir définitivement de soi, pour pénétrer enfin, et plus encore, s'établir et se maintenir, dans plus grand que soi ...