31. août, 2018

Pages intimes (96)

 

Quatre-vingt-seize est un nombre qui a ma faveur bien que je préfère au pair l'impair. Il fut choisi comme principe d'architecture par les constructeurs d'églises et de temples. Nombre magique, 96 admet quantité de diviseurs. C'est un carrefour, un lieu de communications multiples, tout sauf une solitude. Quatre-vingt-dix-sept, le nombre premier qui suit, est un roc. 97 se dresse, pic fier, solitaire, inaccessible. Mon cœur est partagé. J'aime les nombres premiers qui ne communiquent pas, mais aussi ceux qui communiquent. Ce double amour reflète ma double nature. Je suis né entre sud et nord et entre est et ouest, même si, à choisir, je préfère le nord et l'est, c'est-à-dire le nord-est. Nord-Est, en chinois, en japonais, est une expression qui, toute de suite, me séduisit : Tô-hoku et Dong-bei, 東北. Sud-Ouest, dans ces mêmes langues, possède moins de charme.  Au demeurant,  l'essentiel  est de trouver non le nord, mais le centre, en soi et dans le monde, et de s'y tenir. Ce n'est pas une mince affaire. Par la quantité d'images et d'informations qui se déversent sur nous, tout pousse au décentrement, à l'écartèlement. Aux divers sens de ce mot, la dis-traction s'est emparée du monde. Combien de personnes bien intentionnées veulent, à toute force, nous apprendre quelque chose, nous enseigner ce qu'il faut voir, ce qu'il faut dire, ce qu'il faut croire et ce qu'il faut faire ! En vérité, c'est peut-être ce qu'aussi je fais,  à mes heures, mais je ne prêche pas ; avant tout, mon but n'est, ne fut que celui-ci : me sauver moi-même. Que quelques-uns me lisent, me suivent, suffit à ma joie, ma satisfaction, mon contentement profond.  L'insigne modestie est de mise, rare en nos temps troublés. Qu'y puis-je si ma vie, de par l'exil, n'a pas été ordinaire ? Mais elle fut ordinaire également, mes premiers carnets en témoignent. Et de toute façon, l'ordinaire est extraordinaire. C'est ce qu'il nous faut découvrir.

Quand le Christ nous dit : 'Je suis le chemin, la vérité et la vie", il nous stupéfie, il est impossible de rester insensible, indifférent  à cette déclaration énorme. C'est un peu comme nous dire : "Je suis Tout". C'est à la fois d'une présomption totale, colossale, presque monstrueuse, et d'une modestie infinie, qui confine à l'effacement, c'est-à-dire exactement au sacrifice suprême, l'extinction, le don complet de soi, l'annihilation. Or, sous des formes autres, qui peuvent choquer ici, interloquer, soulever des objections sans fin, Krishna, Allah lui-même, le Bouddha  ont proféré des paroles proches de celle-ci : "Je suis la voie, la vérité et la vie." Exilé longtemps sous d'autres cieux,  je ne peux plus me limiter à une partie du monde, une seule langue, une seule culture, si majestueuse fût-elle, du reste si longtemps dominante. Et c'est bien d'une autre culture plus englobante, qui n'exclut rien, ni l'imagination ni la raison, ni aucune terre, ni aucune mer, dont le monde, dans son entier, ressent le besoin à présent, un besoin à crier, à tuer -- ce dernier trait étant ce qu'il convient, précisément, d'éviter. Je ne me fais pas de soucis pour moi, je me fais du souci pour le monde. Un discours vulgaire de haine se répand. Et pourtant l'immense discours d'amour existe aussi, Dieu soit loué. J'ai appris avec terreur, avec effarement, qu'un homme qui vécut plus d'un demi-siècle en Asie, reconnaît n'y avoir gagné aucun ami profond. Dois-je supposer qu'il était fermé, clos, cadenassé, qu'une partie de lui-même, en dépit de lui-même, demeure réfractaire à l'Asie ? Tout en partageant le verdict de Kipling sur l'incommunicabilité entre Est et Ouest, admettant le vertigineux précipice qui les sépare, les éloigne, qu'y puis-je si je fus et suis le pont, ou la mince passerelle qui les réunit, grâce à Gyani, Nataya, Shoji, Kazuko, Xing-yin et tant d'autres âmes chères, âmes soeurs, de qui je dois tout, qui m'ont tout donné. De toute cela je suis le témoin et l'acteur dès que je sors un instant dans la rue à Paris. J'ai déjà  beaucoup écrit pour tenter de l'expliquer, mais ne le comprennent et le comprendront que ceux qui sont destinés à aller jusque là. Je conserve les apparences de l'orgueil, je le sais, et pourtant j'ai fait et fais l'impossible pour n'en pas avoir. Comme le note Schopenhauer, il est un point où seulement parler de son expérience et l'exposer, ôte toute culpabilité ou suspicion d'orgueil. J'ai entrepris ici, avant tout pour moi-même, pour survivre, une formidable synthèse. la formidable synthèse entre Est et Ouest, les noces de l'Orient et de l'Occident. Quoi qu'on fasse, qu'on dise, qu'on veuille, c'est dans cette direction que le monde se dirige. Sous la pression mongole, tatare, ces noces furent déjà opérées au treizième siècle en Sibérie, en Russie, au coeur de l'Eurasie. Ces noces donnèrent naissance à des génies. Le défi de notre époque exige que cette gigantesque fusion se poursuive non par le sang mais par l'amour. Car la fusion, le brassage, le mariage se poursuivra inexorablement. Rien ne pourra l'arrêter. Il importe donc que l'amour triomphe de la haine. Empédocle d'Agrigente, Héraclite, tous les sages pré-socratiques chantèrent dans leurs hymnes, à la fois poétiques et philosophiques, les querelles et les noces, l'immense saga des amours et des haines.  Pour quelques-uns dont le nombre doit croître, est en passe de croître, il existe un au-delà de la mêlée. Nous sommes tous pris dans le Filet, à la fois au cœur et au-dessus de la mêlée. Tel est, en Occident, le message subtil d'Homère, de Shakespeare ; en Orient, des Veda, de la Gîta, des épopées indiennes et chinoises. japonaises,  à dire vrai de tous  temps, de tous lieux. En tenant compte des chaînons manquants, c'est aussi la Bonne Nouvelle, l'Evangile du royaume éternel, déjà à l'oeuvre ici. Par quels mystères l'occidental chrétien a-t-il le besoin ardent d'une mère parfaite, Marie, et d'un père parfait, cette Personne éternelle, sans cesse évoquée, chantée, convoquée, invoquée, mais qui se contredit, et se nie elle-même, se refuse elle-même, à ses propres dépens (par le drame de l'athéisme, du socialisme, de l'humanisme athée), quand l'oriental, le Chinois, le Japonais, l'Indien, d'une manière générale, sait cultiver sans peine, ou avec moins de peine, les vertus de pureté, de correction, de transcendance, d'espérance et de persévérance, de ténacité, de travail et de prière ininterrompue ici-bas ? N'est-ce pas d'une psychanalyse intelligente, dont a besoin l'Occidental contemporain, obsédé à la fois par la femme et l'autorité mâle absolue, le sexo-anal, les vertiges de l'auto-destruction, la désespérance et l'échec ?  N'existe-il pas une voie moyenne, une sortie hors de toutes ces apories et ces angoisses ? Et n'importe-t-il pas de la trouver, de s'engager sur le chemin, la voie de la vérité et la vie, de s'y rallier et d'y consentir librement, avant que le destin inexorable ne s'en charge ? Telles sont la naissance, la connaissance et la reconnaissance véritables, trop faciles, comme l'interprétation de Mozart ou Schubert, pour les enfants d'Asie, tous les enfants du monde, et trop difficiles, pour les adultes qui veulent à tout prix, à hauts cris, s'ériger en maîtres.