27. août, 2018

Pages intimes (95)

 

Les fortes chaleurs continuent à Tokyo, tandis que Paris respire. Ce simple fait est impossible à expliquer, traduire ici. L'échelle est différente. Asie et Europe vivent à des échelles différentes, sur des plans séparés. Et le plan asiatique est surplombant. Pour qui le voit et le comprend, cet écart de rythme et de proportion est ahurissant. J'ai appris que la Chine construirait huit aéroports nouveaux par an. Cette disproportion générale, dans d'autres domaines, est à l'oeuvre et s'exerce sur l'immense continent américain. Une crise politique et morale y sévit, d'une ampleur sans pareille. Sur les chaînes de télévision, des débats et des querelles font rage sur la question du racisme, des services secrets, la  série des scandales quotidiens. Et si souvent dans l'Histoire, les conflits extérieurs furent utilisés comme moyen de soulager et résoudre, masquer les conflits domestiques. Dans le même temps, ces derniers jours, l'église catholique et la papauté ne sont pas épargnées. Il semble que l'immonde envahisse tout et que l'Ennemi du genre humain remporte la victoire. D'un autre côté et sous un autre angle, les structures morales tiennent bon, cahin-caha, sans religion ni philosophie déclarées. Certes il fut remarqué par Romain Rolland et beaucoup d'autres, lors du premier conflit mondial, que des hommes éduqués et civilisés retournaient à la sauvagerie en trois jours. Mais en dehors de circonstances exceptionnelles, la civilité et la bonté résistent. j'en suis le témoin tous les jours. Toutefois, l'humanité entière s'engage sur une pente dangereuse et glissante. Pendant si longtemps il ne fut question que de déconstruire, analyser, critiquer, en somme de jouer avec le feu.  En quelques passages du Sherpa, osant mettre en avant l'homme blanc -- mais comment le nommer autrement ? --  par coquetterie d'auteur et de penseur, et également sous l'effet de mes démons personnels et de mes propres tourments intérieurs, moi-même, je l'avoue, j'ai cédé à ce penchant, j'ai joué quelque peu avec le feu. L'esprit humain est si compliqué, si enchevêtré, si ramifié, que non seulement la  bonne littérature ne rime pas avec les bons sentiments, mais qu'une bonne philosophie, tout autant et plus encore, se doit de faire sa part aux mauvais sentiments. La philosophie et l'art ne s'accommodent pas aisément du simple angle moral. La Nature, en vérité, non plus. La Grande Nature, quand elle s'exprime fortement, se manifeste sous des traits inhumains. Elle secoue l'homme qui la monte, comme un grand animal secoue ses puces, les parasites qui l'irritent sans respect.  Il est frappant, mais pas si étonnant quand l'on y réfléchit un moment, que la prétendue libération complète de la femme,  suivant celle de l'homme, que l'égalité rigoureuse des sexes, aboutisse au plus grand désordre, à l'hypersexualisation de la société, signe et conséquence  invariables de la prospérité, de l'abondance, de la libération des soucis pressants du pain quotidien. En Chine, la femme n'est que "la moitié du ciel", non de la terre. En dépit des célèbres estampes japonaises, réservées à des esthètes, de fervents collectionneurs, ce n'est pas le Japon ni l'Asie qui ont propagé partout, à l'échelle industrielle, les poisons corrosifs qui s'attaquent à l'amour pur, au romantisme, aux joies simples et naturelles de la vie : c'est la colline cachée derrière Hollywood, autrefois le Bois sacré, c'est l'industrie de la vallée de San Fernando. Les esprits forts, les libertins du dix-huitième siècle, devant un tel désastre, se prennent à rêver de devenir des saints, et parfois le deviennent en effet.  Les aristocrates d'éros, pris de dégoût devant la grossièreté et la vulgarité, se convertissent à philia et agape. Les esthètes, les hédonistes, les épicuriens se prennent de l'envie de passer à l'autre extrême, de virer au moralisme. Et d'ailleurs, le puritanisme américain, le purisme en général a de beaux jours devant lui. L'Histoire, tiraillée en tous sens, ce fut noté cent fois, adore passer d'un extrême à l'autre. 

Il fut un temps où le pauvre exilé que j'étais à Tokyo, et que je suis encore, contre toute attente à Paris, se mit à sa table de travail pour entamer un nouvel ouvrage qui resta inachevé. On le trouvera un jour dans mes papiers. Tout ce qui existe, a existé, exista, vit et vibre d'un écho secret, rien n'est perdu. L'inachevé possède un charme spécial. Le titre en était : Le réel et l'idéal. Je m'arrêtai au bout d'une demi-page. Et je doute que je remette jamais l'ouvrage sur le métier. Car le ton que j'adoptais était philosophique à l'ancienne -- je veux dire discursif et argumenté, professoral. Aucun philosophe, que je sache, peut-être à une exception près, n'eut l'audace ou le simple courage de se lancer dans l'écriture d'une oeuvre pareille. Et pourtant c'est entre ces deux pôles, le réel et l'idéal, qu'oscille sans fin l'humanité. Je ne crois plus que ce sujet puisse être traité comme une dissertation ordinaire. Seulement par petites touches, avec prudence, comme on lance des sondes vers l'inconnu, et en somme, à la chinoise, à l"orientale. Qui nie l'idéal, qui se prive d'idéal, se prive d'énergie. De la différence de potentiel, jaillit l'électricité, la lumière. Sans différence de potentiel, tout est plat, gris, et triste. L'idéalité, en soi, vraie ou fausse, au fond, est source de forces. La Vertu est une force. Et qui se retourne vers le seul réel, très vite, tombe dans un puits sans fond. Car le réel, se ramifiant en une foule de couches, comme les strates du sol, est insaisissable. Le tableau des éléments lourds n'est pas clos, ni celui des éléments légers, vaporeux, éthérés. D'un côté le feu, de l'autre les gaz, l'air, la vapeur, l'eau qui, électrolysée par le feu, se transcende, se mue en rien.  C''est ainsi que l'idéal se trouve au cœur du réel, et que le réel se découvre idéal, en tous cas pour le sage, après mûre réflexion et maintes expériences. C'est une bonne nouvelle, c'est la Bonne Nouvelle, que le Bouddha comme le Christ, et aussi bien Allah, l'Un, nous transmettent à leur manière, avec leurs styles distincts, mais non inconciliables. Dieu, l’Éternel est guérison, psychique puis physique, car tous les maux, comme le dit la pensée sino-japonaise, proviennent de l'esprit, d'un travers du souffle. d'une maladie ou d'une faute de l'esprit.