22. août, 2018

Pages intimes (94)

 

Sans cesse dans des partitions très connues, j'entends des musiques nouvelles. Des inflexions, des voix intérieures, évidentes maintenant pour moi, m'ont longtemps échappé. Chopin, Beethoven, Mozart, Brahms n'ont pas encore été bien compris. C'est pourquoi les musiciens d'Asie s'y attellent, non qu'ils puissent d'emblée faire mieux que leurs confrères et consoeurs de l'autre hémisphère. Ils se rendent compte simplement que quelque chose manque encore et que le travail n'a pas de fin. Cette collaboration, sur fond de compétition, est le symbole de ce qui anime la planète. Celle-ci cherche à s'unir, à travers toutes les rivalités, malgré toutes les animosités. Et ce processus est sans fin. Si je n'avais pas pris le chemin de l'Asie, surtout si je ne m'y étais pas implanté longtemps, mon ouïe, ma vie et mon esprit n'eussent pas été transformés. Quarante allers et retours ne m'auraient servi de rien. La Rhapsodie op 79 n°1 de Brahms, ses galops de chevaux à travers la steppe, ses piétinements de sabots ferrés, entrecoupés, rompus au centre par un chant de flûte nostalgique et déchirant, le chant de l'étape atteinte, me guidait infailliblement malgré moi. Je rends grâce à mon maître italien, Carlo Guindani, qui, par on ne sait quelle prescience, m'a pourvu, équipé, armé de cette oeuvre que je garde en mémoire, comme une boussole, un point de repère qui est aussi  un refuge, un repaire, une vaste caverne. Ce qui y est peint s'éclaire sans cesse davantage. Que j'aie été impuissant à le voir, à l'entendre plus tôt me surprend. et me désole. Mais après tout, n'est-il pas dans la règle qu'il faille un très long temps pour déchiffrer, décrypter les profondeurs, explorer les altitudes, et de sa vie particulière, que tout le monde croit à tort bien connaître, et à la fois des vastes horizons, tout ce qui nous entoure et nous dépasse, la nuit en nous et hors de nous, les caves de l'existence, celles de la nôtre comprises. C'est là le travail du poète, de l'artiste et du religieux, du  saint, et de quiconque, s'il le désire et y oeuvre.  Rendre vivants les Evangiles, et les Sutras, éclairer les chaînons manquants, promener en eux, parmi eux, l'humble lueur d'une bougie, une bougie  tremblante, ne rien considérer comme su, comme acquis, une seule existence n'y suffit pas.  Exploration si passionnante et si vaste que l'on se surprend à souhaiter que l'humanité entière y voie inscrit son salut. Après tout, que ce soit par la science, l'art, la religion ou par d'autres moyens, l'humanité entière est en quête de son seul  salut, un désir désespéré de Dieu.

Prenons, à titre d'exemple,  le mot français : "Présent". Que ne cache-t-il pas ? toute une archéologie s'y découvre  dont personne ne peut voir, prévoir la fin. Quoique moins net et moins beau, ce mot est peut-être plus riche que le mot latin "Nunc", le chinois, "Jin",  ou le japonais, "Ima". Le présent, c'est d'abord un cadeau, un don qui nous est fait. C'est ensuite un pressentiment. Sentir avant, sentir d'avance. Loin d''être immobile, le présent palpite, pousse en avant ; il saute, il tressaille, il tressaute. Il jaillit en direction du futur, se projette, il est lié indissolublement à l'avenir, ce qui vient, va venir.  "Sentir" hélas, s''est affaibli, s'est affaissé en français. Combien l'anglais "to feel" est plus profond, indiquant l'insistance d'une recherche, la pointe obstinée de la quête. C'est au point que "sentir" doit être redoublé en "ressentir", pour lui donner un peu plus de vigueur, pour revigorer ce mot, le ragaillardir, ragaillardir la sensation, le senti et le ressenti. Mais poursuivons. Le don de ce mot nous conduit de surprise en surprise. Voici soudain un "pré" qui apparaît, qui nous apparaît, avec ses herbes et ses fleurs, un pré vert, fleuri et de toutes les couleurs. Le présent se colore, s'anime. Il se multiplie, se démultiplie : 100. Cent fleurs s'épanouissent ; c'est une très ancienne expression littéraire chinoise. Nous voilà récompensés au centuple dans notre recherche, dans notre quête. Puis vient le tour, le jour du doute, de la critique, de l'épreuve, de la tragédie. La sensation se détruit, passe par le "sans" et le "sang". Le vide du néant et la mort. Le sang s'écoule dans le vide, et c'est terrible. Le présent tombe et meurt. Le présent se vide, le présent expire. Toutes ces associations fécondes se profilent à condition de conserver un bon état d'esprit. L'esprit malin et mauvais de la contrepèterie -- l'ordure, "fiente de l'esprit" selon Hugo -- fait s'enfuir ces images saintes. La saleté et l'impureté les défigurent. Et nous privent d'énergie, nous détruisent en un clin d’œil. La vie des mots est forte et fragile. Un rien les renverse. L'enfant sado-anal se plaît à souiller. L'ordure guette. Dieu et Satan combattent aussi dans les mots. Seuls les plus grands poètes établissent leur royaume au-delà de l'amour et de la haine, comme les musiciens règnent au-dessus de la consonance et de la dissonance. Terrible défi que le philosophe, le sage et le saint lui-même affrontent et relèvent, chacun  à sa manière.