18. août, 2018

Pages intimes (93)

 

Dons spirituels, effusion de l'esprit, repos dans l'esprit, transe, tremblement sacré, don des larmes, ivresse sobre, don des langues, prophétie, ravissement, raptus, catalepsie, divination, guérison, mesmérisme, art et maîtrise des énergies nerveuses et psychiques, de l'énergie spirituelle : l'Orient, l'Asie en sont les terres d'élection, depuis toujours, à un point que l'Occident peine à concevoir et ne soupçonne guère encore. Combien de fois, dans des groupes d'hommes japonais ou chinois, ne l'ai-je pas vécu, éprouvé, expérimenté ? Et j'exprime ici, aujourd'hui, ma reconnaissance émue à des dizaines d'amis et d'amies d'Asie, dont certains hélas ! sont déjà disparus, tôt disparus, en apparence éteints, passés, passant dans d'autres mondes, traversant le miroir, mieux encore, devenant le miroir. Je vous dois tout, vous avez illuminé ma vie. Ce n'est pas dans un Occident en déclin, par l'intermédiaire d'un catholicisme hélas ! si symboliquement en déclin, que j'eusse été à même, si je n'étais pas passé, et longuement, sur un autre continent, de faire toutes ces expériences étourdissantes et magnifiques. Par miracle, je suis passé ailleurs, dès cette vie. J'en rends grâce au père Huang Jia-cheng, François-(Xavier) Huang, à Morita Yoshinori, à Umehara Takeshi, à tant d'autres. Les transes collectives, dans la vie la plus ordinaire, en salle de classe, vécues en compagnie de mes élèves pendant des heures et des jours, parfois six heures  par jour, à l'Agence japonaise de coopération internationale, en son site d'Ichigaya, pas si loin du balcon où Mishima commit l'acte rituel, n'auront pas été des expériences sans fruit.

Disons-le en deux mots, car les paroles contrôlées, condensées, mais vives, pleinement vivantes, sont seules bonnes. L'Orient, l'Asie, depuis toujours, a exploré les forces suprêmes, les énergies suprêmes, celles de vie, celles de mort, au plus profond et autant que faire se peut, celles de la raison et celles de la déraison, celles des règles, de la discipline, de la liturgie minutieuse, et celles des dérèglements -- ce dérèglement de tous les sens qu'évoque Rimbaud. Car les grands artistes d'Occident, d'instinct, ont frayé anarchiquement les mêmes chemins, ils sont tombés inévitablement sur les mêmes pistes, sans avoir l'heur, le bonheur de faire le grand voyage. Ils ont échoué à Aden comme Rimbaud, ou à Tahiti comme Gauguin. D'autres sont restés cloués à l'Europe, ils firent le voyage dans leur oeuvre. Combien  Beethoven, Chopin, Schumann, Brahms, Wagner désiraient partir, s'envoler, planer au-dessus des terres, découvrir, arpenter toute la terre ! Qu'ils eussent été heureux et comblés, transportés soudain au cœur de l'Asie ! Et comme le destin de la Russie, sa musique, sa danse, son esprit, son âme, s'explique  à cette lumière.  Car elle anticipe les noces de l'Orient et de l'Occident, de même que l'Inde, et bientôt la Chine. Claudel, qui finalement, resté platement blanc, autoritaire, impérieux, détestait l'Asie, le bouddhisme, le brahmanisme, n'a-t-il pas osé dire de Beethoven qu''il était "un homme de Dieu, un apôtre, vivant et agissant avec nous " ? -- fasciné par intuition, peut-être plus que Romain Rolland, qui lui consacra sa vie et mille pages, par la hauteur sublime où se tient ce mystique immobile, casanier, qui ne quitta Bonn que pour Vienne. et ne réussit jamais, contrairement à Haydn ou Chopin, à atteindre Londres ; ni Paris, ni Rome, villes phares, Tokyo, Shanghaï, Séoul du dix-neuvième siècle.

Les voyages immobiles et intérieurs sont les plus profonds. Mais il faut accepter pour cela de beaucoup souffrir, de beaucoup risquer. Je croise et côtoie tous les jours dans Paris quantité de voyageurs qui entendent me démontrer qu'ils sont allés très loin ; me signifier qu'ils ont tout compris ; et me demandent, narquois, goguenards, railleurs, ironiques et critiques, inébranlablement sûrs d'eux-mêmes, de la solidité, la stabilité de leur terre qui ne tremble pas, ne tremblera jamais : "Dites-moi tout !". Parmi les expression contemporaines qui valent leur pesant d'or, je retiens celle-là, fleur incomparable du français moderne que ma longue séparation me fait redécouvrir. J'en demeure plus muet encore, plus impassible, médusé, méduse à l'aise, flottant entre deux eaux, en équilibre dans ma transe, au cœur des eaux et du feu de ma transe japonaise. 

Oui, en un mot, ou en deux, l'Orient, l'Asie est un maître absolu de l'Esprit Saint. Ou plutôt, car c'est Lui le maître, une terre d'élection où il se  déploie librement, là où il le désire, là où il le veut, ainsi qu'il souffle, à son seul gré, depuis la nuit des temps. Et la terre d'élection de Marie, Maria, Myriam, de l'Assomption ou de l'endormissement, la  Dormition de Marie, terre d'élection de la virginité, de la chasteté, de la continence, clefs des mondes supérieurs, de l'accès à ces mondes, comme le disait Balzac, dans la Cousine Bette, ou Zola même ( que je n'aime guère), ou tant d'autres artistes, aux grandes heures de l'art d'Occident, précédant le déclin ; clefs de l'esprit, de cet "héroïsme de l'esprit" perdu, qui ne demande qu'à être régénéré ; clef perdue, qui ne demande qu'à être retrouvée. "Héroïsme de l'esprit", mot précieux de Vico, Jean-Baptiste Vico (1668-1744), transmis par Michelet, son traducteur, inspirant, transportant Michelet, et l'une des sources de ce Hegel que Schopenhauer pourfend, y sentant, y flairant, à juste raison, comme un parfum déliquescent, de faillite, de chute, de décadence.

Héroïsme de l'esprit absolu qui n'est qu'un avatar d'autres héroïsmes,  puisque tout est lié en ce monde, mal et bien, tel un enchevêtrement de racines inextricables, dont pourtant le bien doit ressurgir vainqueur. Avatar de la racine ultime : l'héroïsme de l'Esprit Saint. Destin ultime de l'humanité sur cette terre, si elle désire enfin -- pourquoi pas ? -- en être, en devenir un petit peu plus que la vulgaire et fragile moisissure.