13. août, 2018

Pages intimes (92)

 

Nous vivons des temps prodigieux. Jamais l'humanité dans son ensemble ne fut  confronté à un tel défi. Car le facteur de la vitesse et les énormes masses matérielles et humaines en jeu, sont incomparables au passé. L'histoire passée gardait des proportions modérées ; l'histoire présente est aux prises avec l'immodéré. La modération devrait idéalement être représentée, incarnée par la sagesse humaine. Mais le prurit de l'excès a gagné tous les hommes, la majorité des dirigeants, les responsables, les cadres. Et d'ailleurs, la nature elle-même est excessive, comme le montre ses tremblements, ses éruptions. Le feu couve dans la terre, la nature est loin d'être sage et les hommes sont assez fous pour imiter le feu du ciel. Dieu soit loué, j'ai appris l'existence d'une association internationale pour l'abolition totale des armes nucléaires : en anglais "Ican". Chaque année, le mois d'août, mois du feu, rappelle vainement aux attentions lassées ces deux exterminations : Hiroshima, Nagasaki. Le pire est la hâte, la vitesse, l'éclair qui les produisirent ; une forme de lâcheté, car le maniement d'un sabre, même d'un gourdin,  exige un certain courage. Pendant des millénaires les combats demeurèrent plus ou moins chevaleresques, régis par un minimum de règles. La technologie, si rationnelle  et rigoureuse, supprime ces règles. D'un côté la raison pure, de l'autre le chaos. La raison excessive des sciences engendre le chaos moral. Les débats sur le sexe, la famille et la mutabilité des genres nous en fournissent un autre exemple. Un autre encore, rarement traité, nous est donné par l'évolution de la musique classique, symbole parfait de la dégénérescence progressive du monde occidental. Là encore, l'excès de rationalité, de contrôle, de lucidité mortelle, de technologie, aboutit inexorablement à la sécheresse, puis au chaos, à la nuit des dissonances, à l'enfer du bruit.  La religion elle-même, la théologie sèche, depuis toujours, se voit menacée par ce même sort.

Le salut, c'est au fond le cœur et les larmes.  Je me suis souvenu, hier ou avant-hier, de mon arrivée à Pékin. Je me trouvai vite sur une route de campagne déserte, à bicyclette, moyen idéal de locomotion alors ; je crois que la marque s'appelait par poésie : "l'hirondelle qui vole" feiyan 飛燕. J'étais seul, je n'avais pas encore fait la connaissance d'Anneliese de Graz. Soudain je croisai une très vieille femme, sur cette route déserte. Je devais être, par extraordinaire,  très loin non seulement de la ville, mais de tout village; j'étais parti de la banlieue de Sidaokou et Wudaokou, les "quatre chemins", et les "cinq chemins", les grands carrefours où nous logions à l'Institut des langues étrangères ; j'étais parti en exploration. Voici que je me retrouvais seul, en pleine campagne, croisant cette vieille Chinoise, également seule sur la route. Or elle pleurait. Quelque malheur avait dû la frapper. Il était hors de question que je m'arrête. Elle ne pleurait pas, d'ailleurs, à chaudes larmes. Elle sanglotait doucement, calme et belle. Je passai assez vite mais j'eus le temps de voir des larmes sur son visage, sur ses joues grises. Elle était prostrée, tout en marchant à pas lents sur cette route. Prostrée et vaillante à la fois. Je pensai à un deuil, un deuil familial. L'étrange est qu'elle fût seule, seul avec moi, étranger complet, fraîchement arrivé dans ce pays immense et surpeuplé, où tout existe, où tout peut se produire, et est possible. Il n'est du reste au monde que deux pays de cette sorte, de cette taille : la Chine et l'Inde. Tout leur est permis, l'avenir, en vérité, s'il existe un avenir, leur appartient.

Je ne pensai pas un instant que cette passante fût victime d'un drame politique, d'un affreux régime communiste, ou quelque chose de ce genre, et je ne le pense pas davantage aujourd'hui. C'était un drame humain ordinaire, banal, s'il n'est pas interdit de s'exprimer ainsi. Un drame naturel. Nous naissons, nous mourrons ; nous passons. Je n'avais aucun moyen de la consoler. Je crois me souvenir, ou bien j'imagine, j'imagine me souvenir qu'elle eût le temps de voir que le cycliste qui la croisait était un étranger, elle dût être aussi surprise que je l'étais. Peut-être même que ce fait, extraordinaire pour elle,  la consola, ou la divertit un instant de sa tristesse.  Il m'est permis de le croire, ou de l'imaginer, en ce moment même, le temps que je raconte cette petite histoire. Une chose en tous cas est sûre. Les Chinois pleurent, ils pleurent comme nous, parfois avec plus de discrétion -- pas toujours. Et d'ailleurs, dans un autre souvenir, deux ans plus tard, c'est moi qui pleurais dans le train, en quittant l'université de Nanjing, et la jeune serveuse responsable du wagon s'en étonnait, de même que certains passagers. Je pleurais fortement et avec nervosité, à très chaudes larmes. Je scandalisais. Personne ne m'a rien dit, mais je me sentais quelque peu méprisé pour cette démonstration excessive de sentimentalité. Je me sentais fautif, terriblement occidental, me donnant en spectacle, mais c'était malgré moi.   C'était en effet le résultat de la tension excessive de la vie que nous menions, dans le dortoir international, deux ou trois étudiants par chambre, et aussi de la séparation d'avec Anneliese de Graz, et aussi de cette prise de conscience, qui très lentement s'insinuait en moi, de l'étrangeté de tout. L'étrangeté, le fait inouï que nous sommes tous étrangers les uns aux autres, qui plus est, qu'il existe des façons de vivre et des cultures, des civilisations si différentes, si opposées et incompatibles, en comparaison des nôtres, ce fait cocasse mais têtu que tout le monde prend pour assuré, banal, ou simplement curieux, mais qui n'est pas vu, pas compris, pas conçu, senti, ressenti, pas accepté en vérité. L'étrangeté intégrale et universelle. Ce fait est renversant et mériterait que, tous, nous nous mettions subitement à pleurer. On pourrait imaginer, à l'échelle internationale, des écoles, des exercices, un entraînement, des séances, non de rires, mais de pleurs. Et à quelque chercheur, je suggère l'étude des pleurs, l'examen de la fonction des pleurs, des sanglots dans l'Evangile, la Bible et les Sutra, et les grandes œuvres littéraires. Pierre, l'ancêtre des papes, le premier pape, pleure amèrement. Même le baptême de l'eau, non du feu de l'esprit, est autant un pleur qu'une joie. Dans la musique classique en général, et Beethoven par exemple, il est plus de pleurs que de rires, bien que la gaieté soit étourdissante soudain quand, par exception, Beethoven est gai, et alors il l'est beaucoup, comme un jeune chien fou, comme dans le finale de la sonate op 31 n°3, ou celui de la sonate op 14 n°2. Tous les Largo et Adagio, néanmoins, que j'explorais avec passion enfant, sont le royaume absolu des larmes, c'est une histoire des larmes, une histoire générale, irraisonnée, des larmes, jusqu'au plus immense, le plus long, le plus intense et le plus inaccessible, d'une solitude absolue, d'un désert absolu, l'Adagio de l'opus 106, vingt minutes et plus de larmes. Ou bien le mouvement de la sonate en la mineur de Mozart, écrite à Paris après la mort en voyage de sa mère, pauvre victime du voyage à Paris : dissonances qui sont des larmes, hoquets de sanglots, intervalles répétés et obstinés de secondes qui sont autant de larmes.  L'humanité a-t-elle perdu l'art des larmes, la tradition des pleureuses antiques ? Ne peut-elle plus se sauver même par les larmes ? A-t-elle perdu le talisman des larmes ? 

Mon sort est cruel, car trop longtemps éloigné de la culture où je suis né, j'observe tout à distance. Et pourtant, par la force des choses, mon regard, par réciprocité, est cruel également. Ma compréhension est cruelle. Un orateur de bonne volonté, par grand hasard, me fournit comme sur un beau plateau, un triste plateau d'or, la preuve par neuf de l'infériorité, de l'insigne faiblesse du christianisme contemporain, face à l'Asie. Car pour celle-ci, la désappropriation de soi, le dénuement, le passage par le rien, la crise destructrice de la suppression de soi, de la petite individualité, du petit moi, et même de sa propre personne, l'humilité suprême, l'effacement devant les autres, et devant la nature, et le monde, et l'univers entier, constitue par excellence, en Asie, un b-a ba de l'éducation, une structure élémentaire de l'étude, de l'instruction. de l'élévation de chacun, autrefois comme jusqu'à nos jours. d'une même façon invariable. Cette crise, ce "burn out" y est institué par les coutumes et les usages. Ce n'est qu'ici que l'on n'est pas, ou plus, ou que l'on est beaucoup moins, sacrifié de naissance, voué, dévoué de naissance, dédié à plus grand que soi, à l'infini, à l'éternité, au moins, au minimum, à la famille et l'Etat. Le service, servir. Seule sans doute l'armée a conservé cet esprit, cet état d'esprit, et dans une certaine mesure l'Église, les églises. Il reste ici des vestiges de ce qui, en Asie, en Orient, est puissamment à l'oeuvre. Le mot "personne" lui-même est ambigu, car c'est un masque, et au fond un vide. Une contradiction dans les termes, un jeu, une plaisanterie, une bonne plaisanterie, un scherzo. Personne, ce n'est "Personne", ce n'est rien, presque  rien, de valeur nulle si elle n'est pas donnée, transmise, si elle ne passe ailleurs, ne communique pas, ne se communique pas. Comme il se dit, ou se disait aux Indes :  "Ce qui n'est pas donné, transmis,  est perdu".