9. août, 2018

Pages intimes (91)

 

Dans le monde contemporain, non seulement les faits, les images nous assaillent, mais aussi les idées éparses, les tentatives désespérées d'explication, d'argumentation, d'interprétation. Or, c'est le ton, la tonalité, comme dans une composition musicale, la secrète voix qui parle, cherche à expliquer et à comprendre, qui dit tout, bien plus que le contenu réel et précis de ce qui est dit. Beaucoup invoquent "la raison" pour se protéger, y compris des chrétiens qui ont lu les Évangiles, selon toute apparence sans saisir que le Christ est ambigu, plein de contradictions, aussi fou que sage, en un mot éminemment oriental, plus porté vers l'émotion intense, les lois du coeur, que vers les logiques péremptoires. Les rationalisations, si ce n'est les ratiocinations de la théologie, ne viennent que plus tard. C'est un penchant plus humain que divin de monter de hauts échafaudages d'arguments rassurants, contreforts, murailles, remparts, le bouddhisme tardif n'y a pas échappé non plus. A vouloir tant montrer et démontrer, la pauvre raison humaine se démonte, se détruit  elle-même. En dépit de la faiblesse et de l'instabilité des sentiments, des raisons du coeur, ce sont elles qui dressent des ponts entre les hommes, les cultures, les civilisations, les passants dans la rue. Les mots, les définitions, les appellations, les féroces argumentations  divisent, séparent, dressent barrière sur barrière. Dieu a-t-il vraiment inventé, en ce monde, en son monde, les frontières du certain ? a-t-il véritablement certifié et magnifié l'existence de frontières ? Que Dieu soit inconnaissable pour les musulmans devrait rapprocher d'eux les chrétiens, au lieu de les éloigner, les rejeter, les inférioriser. Car, après tout, que connaît, de son Dieu, le meilleur et le plus fin des théologiens  ? Même le mot logos est ambigu, polyvalent, insaisissable. L'orgueil de l'homme blanc, armé de sa raison, de son logos, de sa parole intimidante, sûre d'elle même, imbue de son fait,  est de moins en moins crédible. Il est des orateurs par ici, même religieux, qui font peur. Se reconnaître fragile, désarmé, ému aux larmes, désemparé, un peu fou, mais tenant bon, va infiniment loin et monte infiniment haut. Le vrai Christ est quelque peu insensé, et déraisonnable ; il ne soucie guère de la cohérence de ses énigmatiques pensées ; ce pourquoi il parle par images.  Pour fils de Dieu qu'il fût, à plusieurs reprises, il perdit pied. Il incarne l'esprit du sacrifié, de la faiblesse insigne, désarmante, c'est par là qu'il est conquérant, si la conquête garde alors un sens. S'il est un vivant qui est allé aussi loin, aussi haut et aussi profond que possible pour rapprocher, identifier, réunir les mystiques chrétienne et musulmane, c'est sans conteste, Louis Massignon. Quand les musulmans doivent être abordés avec simplicité et ce  salut digne du Christ : "Que la paix soit avec vous", combien plus les Japonais, les Chinois, les habitants de la haute Asie, de l'Asie centrale, et de l'Asie du Sud-Est, sino-indienne, mixte, synthétique, en soi défi à l'analyse. Comme le proclamait le pianiste Sviatoslav Richter, que les troubles insolubles de la politique laissaient indifférent : Il existe deux choses horribles en ce monde, le pouvoir et l'analyse. Le pouvoir et l'analyse ont tout contaminé, y compris les religions. C'est alors la voie ouverte à ces guerres paradoxalement dites de religions, indicible scandale que certains, en toute conscience ou malgré eux, semblent priser et chercher à susciter de nouveau.

La plus courte promenade dans Paris en août, pour qui sait voir, goûter, apprécier la diversité stupéfiante de la vie, mène de surprise en surprise.  Ici, une jeune caissière vietnamienne fait si bien son travail, avec tant de soin, de grâce, de présence d'esprit, de joie calme, que je lui demande : "Avez-vous habité au Japon ?" Elle hésite un instant, croit que je me méprends, et me répond d'une voix basse et paisible : "Je suis vietnamienne."  Ainsi, contrairement à ce que m'avait laissé entendre Vu Thi Bich (ancienne attachée à l'École des langues orientales dont je n'ai plus de nouvelles, qui a disparu, à la croire captive de quelque sombre geôle dans son pays natal), il existe encore, à Paris, des familles capables d'élever leurs enfants dans la plus haute tradition. Là, plus loin, dans un restaurant, un sage chinois, de passage ou non, confère gravement devant un collègue, observe tout, autour de lui, d'un oeil tranquille, éveillé à un point rare ; je me dis pourtant que je suis devenu plus japonais que chinois, le trouvant un brin trop disert. Ailleurs, un jeune noir s'immobilise soudain devant vous, comme s'il avait découvert un frère, dans la brousse. Médusé moi-même, je n'ai ni le temps ni un jugement suffisamment prompt, pour lui offrir vivement la pièce dont il a grand besoin, à l'évidence ; car il ne demande rien et reste muet.  A un autre endroit, une famille de touristes américains testent et mettent à l'épreuve les manières peu raffinées et peu sophistiquées  de leur serveur, animé et inspiré, deux siècles et demi plus tard, par l'esprit protestataire et le zèle rebelle, l'espèce de récalcitrance à tout, du Figaro de Beaumarchais.

Le temps, le bonheur, l'heur me sont encore donnés, dans la soirée d'hier, de jeter un oeil furtif sur un coin de page du Parménide, où je capte brièvement ceci : "Penser, c'est être". Oui, penser même, c'est être encore. Et être, c'est penser aussi, d'une certaine manière. C'est prier d'une certaine façon, prier sans prier, c'est-à-dire sans rien demander. Prier gratuitement, comme on vit, comme on respire. "En lui, (par lui, de lui, depuis lui), nous existons et nous sommes, nous nous mouvons, nous nous déplaçons." Ce verset des Actes des  Apôtres que cite sans cesse Claudel est acceptable pour les bouddhistes, sans doute également par les musulmans, et au fond, par tout le monde, tous les hommes. Encore faut-il le faire, y arriver, y parvenir, s'y entraîner, s'y exercer. Et je m'aperçois subitement qu'en un sens, cette parole en acte contredit ou complique la Trinité, car qui est donc cette Personne en qui toutes les autres vivent, respirent, bougent, existent, se déplacent et sont ? Quelle est, qu'est cette Personne, sinon le mouvement pur, l'action pure, ou leur condition : le repos, l'immobilité, le non-agir des taoïstes chinois ?  ce premier moteur immobile, qui ne bouge pas, ne bouge jamais et fait tout voir et tout entendre, tout respirer, tout goûter et sentir, sous le prisme de l'éternité, sous un mode d'éternité ?  C'est le "sous l'espèce, sous l'aspect de l'éternité" dont Spinoza hérite de la branche ou racine judéo-espagnole de sa parenté, de ses lointains ancêtres du sud, de ce fonds antique inanalysable, où, finalement, philosophie occidentale, sciences divines arabes, vieux Testament juif, toutes ces racines enchevêtrées se perdent dans l'obscurité des premiers temps. Qui sait ce qu'est quoi, en quelle langue ? avec quel vocabulaire ? quelle syntaxe ? quelle raison articulée ? Importe moins, sous l'angle de l'éternité, la référence que la Révérence, le profond respect pour chaque être  et  chaque chose, chaque animé et chaque inanimé, du grain de matière à l'oeil vif de l'esprit.