5. août, 2018

Pages intimes (90)

 

Par le plus grand des hasards, je découvre, je déterre dans les Réflexions sur la question juive de Sartre, au début du deuxième chapitre, les lignes que voici ; elles apportent d'une façon inopinée de l'eau à mon moulin : "(le démocrate) ... a fondé la Ligue des droits de l'homme. Mais ses déclarations mêmes montrent la faiblesse de sa position. Il a choisi une fois pour toutes, au dix-huitième siècle, l'esprit d'analyse. Il n'a pas d'yeux pour les synthèses concrètes que lui présente l'histoire.  Il ne connaît pas le Juif, ni l'Arabe, ni le nègre, ni le bourgeois, ni l'ouvrier : mais seulement l'homme, en tout temps, en tout lieu pareil à lui-même. (...) Un corps physique est pour lui une somme de molécules, un corps social, une  somme d'individus. Et par individu il entend une incarnation singulière des traits universels qui font la nature humaine. "

Nous sommes en 1946, ainsi ramenés presque trois-quarts de siècle en arrière. Il faudrait tenter de repartir de là. L'auteur est alors plus existentialiste, ou phénoménologue, que marxiste.  Pour ce qui me concerne tout particulièrement, pour les rapports Orient-Occident, cette réflexion est capitale. J'ajoute seulement : "Ils ne connaissent pas le Chinois, ils ne connaissent pas le Japonais." Dans la perspective de l'Occident contemporain, devraient se rallier instantanément à lui, au nom des droits de l'homme, tous les Chinois, les Japonais, les Indonésiens, les Russes, les Turcs, la Perse, l'Inde, etc. Et plus encore les femmes, toutes les femmes qui sont opprimées, discriminées, infériorisées, etc. Or il n'en est rien. Il n'en sera rien. Grossie pour les besoins de la cause, montée en épingle par les journaux, la tendance en ce sens est infime. Qui pis est, dans les pays occidentaux, dans le petit nombre de pays démocratiques de la planète, le doute s'est instauré. Que se passe-t-il donc ? N'est-ce pas que la liberté abstraite, l'égalité abstraite ne fonctionnent plus ?  Et que l'esprit d'analyse concrète que Sartre prônait est demeuré impraticable ou infécond ? Et pourtant, les livres remplis de faits concrets abondent, ils paraissent tous les jours par dizaines. En apparence nous n'avons jamais été si bien informés. Car, durant ces soixante-dix dernières années, l'esprit journalistique et sociologique s'est emparé  de la pensée. La misère philosophique, ou misère spirituelle, encore une fois derrière les apparences, est sans précédent. Car le petit fait concret, soutenu par l'image, monté sur elle, sur les échasses de l'image, est devenu tout-puissant.

Que faut-il faire ? Je pose ces questions, je ne dispose pas de solution toute faite. Je ne suis ni sartrien, ni existentialiste, ni marxiste, ni fasciste, ni progressiste, ni conservateur. Il est évident que l'emprisonnement d'un journaliste, à plus forte raison un meurtre, doit être dénoncé ; et toutes les  injustices. La seule chose que je connais assez bien, ma spécialité, mon expérience, ce qui justifie mes propos, mes thèses, en toute humilité et modestie, c'est la mentalité moyenne d'un Japonais, ou d'une Japonaise, et par inférence, d'une très large part de la population non-occidentale de la planète.  A en croire la presse, les films, ou plutôt le compte-rendu qui en est généralement fait, la majorité des images et des explications courantes,  le "reste" de la planète, en fait méprisé et infériorisé en secret, ressemblerait à l'Occident, ou n'aspirerait qu'à lui ressembler, à se libérer, se moderniser ; autrement dit, lui ressemble à titre potentiel. Ce que je tiens pour une grande illusion, renforcée par le fait que les  protestataires, les avant-gardistes ou les non-conformistes, dans ces pays du "reste" du monde, sont souvent fascinés par l'Occident moderne, ou prennent appui sur lui, sont aidés, ou financés, soutenus,  ou idolâtrés par lui. Or les populations, qui se chiffrent par milliards, ne suivent pas, ne suivront pas. Ce serait une grille d'explication marxiste, au demeurant, par paradoxe, que de prétendre qu'elles ne suivent pas, précisément à cause de l'opium des religions, des forces sombres du retard de l'histoire, de la pesanteur des traditions, de l'ignorance, d'un isolement maintenant décroissant, etc. A l'évidence, ces explications ne marchent pas, ou plus ; elles ont fait, ou font faillite, y compris sous nos heureux climats, où elles possèdent encore d'ardents défenseurs. En vérité, la majorité des habitants de cette planète ne voyagent pas, ne voyagent jamais. Le nombre des touristes croît cependant ; ils font un tour, de très courte durée, et puis s'en vont  ; ils croient voir beaucoup, ils ne voient rien : pour voir il faut s'arrêter dix ans quelque part ; se fixer. Les migrants augmentent et inquiètent, mais ils ne se chiffrent pas, pas encore,  par centaines de millions. Les Chinois voyagent plus qu'autrefois, mais ils se déplacent d'abord dans leur continent, au Japon par exemple. Si les Chinois, ou les Indiens, se mettaient à voyager en masse, à émigrer vraiment, ce serait le signe décisif de leur enrichissement, de l'ère advenue de leur domination, de leur triomphe, de leur résurrection. de l'imitation, cinq ou six siècles plus tard, de ce qu'on fait, en moindre nombre, les blancs, Portugais, Espagnols, Hollandais en premier. 

Ces questions, j'en ai conscience, sont vertigineuses. Je cherche une solution, je n'en possède pas. Mais la réponse est spirituelle, elle tient à la spiritualisation, à l'esprit religieux de bon aloi. L'esprit religieux de mauvais aloi ne mènera qu'aux anciennes erreurs, de même que certains esprits, sans imagination, paresseux, ou sataniques, se réjouissent de revenir aux erreurs, pareilles à une malédiction qui bégaie, des années trente du siècle passé.

Véritablement "exulter de l'esprit saint", jubiler au plus profond, comme le Christ de saint Luc, mais tout autant le Bouddha, les sages chinois ou indiens, telle est peut-être la solution, une solution exigeante,  dans le désastre ou sans désastre, trop peu à la portée, hélas, du tout venant, dans l'atmosphère à la fois grise et carnavalesque des temps présents.