3. août, 2018

Pages intimes (89)

 

Que j'habite un autre espace-temps, la preuve m'en est apportée, une fois encore, lors d'un léger incident, à la sortie du métro. Une jeune femme me tient élégamment la porte. Concentré dans mes pensées, je ne prends pas la peine de chercher plus loin, d'aller à la rencontre des lignes de son visage, je ne m'aperçois pas, je l'avoue, qu'elle vient d'Asie. Je la suis dans la montée de l'escalier. En haut, dans la rue, elle s'immobilise. Elle ne sait plus où elle est, elle cherche son chemin.  Rapide, je veux et suis obligé de passer juste devant elle. Or elle vibre sur place, je ressens cette vibration. Elle oscille, elle hésite à l'orientale. Nous sommes soudain dans le même monde, sans avoir le temps de nous le dire, à peine de le saisir, d'en prendre conscience. En un éclair je me ravise et essaie maintenant de passer derrière elle, et non devant. Car elle est toujours immobile et muette sur le trottoir, mais elle vibre d'une manière qui m'est familière. Et c'est alors que je vois son visage, elle est Coréenne, ou peut-être Chinoise de Singapour. Je l'ai frôlée, légèrement inquiétée par mon revirement, j'ai même effleuré son sac. Je m'excuse à voix basse et en anglais. Elle ne bouge toujours pas, ne dit pas un mot. En deux secondes, je suis loin. Sans doute s'est-elle demandée à qui elle avait affaire. Qu'elle m'ait tenu aimablement la porte indique qu'elle vit à Paris depuis assez longtemps, des mois, ou des années, une ou deux, ni dix ni quinze. Elle a eu le temps de développer une stratégie pour être à l'aise, vivre à l'aise, elle passe inaperçue, mais elle est choquée par beaucoup de choses. Sa sensibilité est trop fine, trop délicate pour ne pas prendre d'infinies précautions. Elle se déplace avec circonspection, prudence et élégance. Comme je la comprends !  Elle ne pouvait pas ouvrir la bouche, moi à peine davantage. J'ai dit trois mots à voix très basse. Dans un contexte occidental, les paroles auraient fusé, d'un côté ou de l'autre, ou des deux côtés. La gêne et ce léger encombrement inattendu, cet embarras de Paris, cette légère confusion, sur un pan de trottoir, se seraient résolus par la verbalisation. Ou bien par l'action vive. Car elle n'a pas bougé, n'a pas parlé. Moi-même, connaissant bien la géographie du quartier, pris par mes habitudes, je ne pouvais m'arrêter. Elle me barrait le chemin, je devais passer soit devant elle, soit derrière elle. Or elle vibrait sur la même longueur d'ondes que moi. Nous étions tout près de nous embrasser. Elle a dû le percevoir tout à coup et en être plus surprise que je ne le fus. Soudain nous nous voyions sur le trottoir, à Séoul ou à Singapour. Probabilité infime à Paris, dans le sixième arrondissement, à neuf heures du matin.

Cette expérience m'en rappelle une autre, assez voisine, avec un homme qui devait arriver du Moyen Orient, ou du Sahara, du désert. Il s'était immobilisé en plein milieu de l'espace public, dans le souterrain, c'était une fois encore dans le cadre du métro. Debout, fixant un point lointain, il avait l'air ahuri ; je ne savais pas ce qu'il faisait, ou voulait, il devait chercher son chemin. Je me trouvais, emporté par ma course, pressé tout près de lui, à un point gênant. Il ne bougeait pas, ne parlait pas. Notre proximité devenait embarrassante. Il se demandait ce que je lui voulais. Il venait, j'en suis sûr, de débarquer à Paris. Son monde oriental m'était quand même familier, bien que ce soit en extrême-orient que continue à vibrer et à vivre mon corps. Nous étions par la force des choses comme bloqués, et blottis l'un contre l'autre, en demeurant des inconnus. C'était une situation à la Kafka. digne de Kafka. L'un d'entre nous se devait dire à l'autre : "Passez votre chemin" ; mais il aurait été incongru de le faire.     

Je perçois chaque jour à Paris que les sensations et réactions de mon corps sont proches des mondes orientaux et des mondes noirs. Les cultures entrent dans les corps, s'y déposent et s'y manifestent. Ce champ d'investigation ethno-psychologique est immense et largement inexploré. En simplifiant beaucoup, avec des exceptions nombreuses et des variantes, il est possible d'affirmer que l'homme occidental normalement éduqué, surtout s'il est irréligieux, vit dans une bulle fermée, assez étroite, et que quantité d'antennes lui font défaut. Il y remédie, ou croit suffisamment remédier à ce manque, par la parole, par la communication langagière. Son corps est fermé, coupé du milieu naturel et humain. Ce sont ces frontières assez précises qu'il appelle l'individualité, la personnalité, la partie privée du moi. En comparaison, le moi extrême-occidental est incroyablement dissous, dilué, pulvérisé, voire éclaté, caractéristique qui lui confère des facultés paranormales, l'ouverture à ces lieux où opèrent la magie, le génie, la double vue.  C'est ce que j'ai appelé la dimension extrême-orientale, ou la diagonale extrême-orientale. Ou simplement la diagonale. Or, tandis qu'au Japon, en Chine, en Corée et même en Afrique, les congénères, le milieu social et humain, la culture ambiante, tout  protège et soutient la diagonale, l'esprit de la diagonale, l'aide à se développer, à jouer son rôle, ici, le plus  souvent, tout s'y oppose, ou cherche à contrarier et contrecarrer ce jeu, cette connivence. Une divine connivence.