31. juil., 2018

Pages intimes (88)

 

A nouveau, j'ai la main heureuse à la bibliothèque. Je me dirige soudain vers le rayon hassidisme. Je retire le premier volume qui me vient sous les yeux. C'est une biographie de Nahman de Bratslav. Quelques lignes, vite parcourues, et j'ai un frère. Un frère de plus parmi les morts. Il disparaît quand naît Chopin, en 1810. Comme ce dernier, il fait partie de ces génies fulgurants, dont la vie ne dépasse pas la quarantième année : Pascal, Simone Weil, Mozart, Schubert. Élus des cieux, images du Christ lui-même. Nahman ne fait rien découvrir de véritablement nouveau. Il m'assure que la voie est bonne, il me rassure, il me prouve que l'universel existe. Je ne suis pas juif, et pourtant la Chine, le Japon, l'Inde m'auront mis sur cette même voie. Nahman a cultivé l'unique tradition de ses ancêtres : il se retrouve, sans l'avoir cherché, sur les chemins de l'Inde, de la Chine et du Japon, porté, déporté beaucoup plus vers l'Est, au cœur de l'Asie. La diaspora sème l'universel, essaime, dissémine. Ne plus relever d'une seule nation, d'une seule langue, d'un seul monde, oblige à s'enraciner dans l'universel. Quand bien même Nahman ne tient ferme que le fil de sa seule tradition, il remonte à la source. Toutes les traditions proviennent d'une source unique. Si telle est la diaspora juive que dire de la diaspora chinoise ? C'est le ferment des ferments. Ses spores couvrent déjà la terre entière. A n'en pas douter, la diaspora chinoise, quoi qu'il arrive, unifiera toute la terre. Le caractère chinois est si fort, si ancien, si endurant que rien ne lui résistera. Le hiéroglyphe égyptien a été brisé, s'est interrompu. L'unification généralisée, maintenant incarnée et prônée par la lettre latine, reste superficielle. Une universalité apparente, simplement de surface, est en train, à notre effarement, sous nos yeux, de faire faillite ; de tourner au chaos. Une universalité plus profonde cherche à se dessiner. L'universalité conçue en termes politiques ou juridiques est trop abstraite. L'universalité limitée à une expression scientifico-technologique est largement néfaste. L'universalité spirituelle est réputée utopique, irréalisable, impossible. Et pourtant ses précurseurs, ses devanciers, fourriers, messies, apôtres, prophètes, annonciateurs, messagers, gurus n'ont jamais manqué en tous temps et en tous lieux. Les plus grands se sont cachés, les plus forts disparaissent presque sans laisser de traces. Qui connaît Nahman ? Qui connaît bien Angelus Silesius, l'ange de Silésie ? ou même, Paul Gerhardt que Bach a mis en musique ?  Et d'ailleurs, qui sait ce qu'ont voulu exactement nous dire les musiciens classiques, derrière les signes indéchiffrables ou indéchiffrés de leurs notes, ou notations ? qui sait ce qu'ont voulu nous dire nos meilleurs poètes, dans leurs meilleurs vers ? qui est capable de comprendre ce que le Christ ou le Bouddha, désespérément et secrètement, nous suggèrent ? qui peut exprimer et surtout mettre en pratique la déclaration des droits spirituels de l'homme ?