27. juil., 2018

Pages intimes (87)

 

La montée des températures, dans l'hémisphère nord, permettra peut-être à ses habitants de reprendre contact avec les réalités de base, en d'autres termes, de garder avec plus de modestie un sens élémentaire des réalités. Il suffit que le soleil change un tout petit peu sa course, se rapproche très légèrement de la terre, ou accroisse ses émissions, pour rendre la vie impossible, ou très difficile, sur la planète. Au Congo où la vie se poursuit à 35 degrés à l'ombre, au Japon, par 32 degrés à sept heures du matin, les vivants savent d'une manière naturelle que tout n'est pas permis, que des freins puissants s'opposent aux plaisirs, aux plaisanteries stupides qui veulent passer pour de l'humour, aux rodomontades de la liberté. Je parle d'expérience. J'ai été, et suis encore quelque peu un Bourguignon, un Colas Breugnon, le héros de Romain Rolland, l'archétype du bon vivant, opposé, voire ennemi du musicien Jean-Christophe.  Le "bon vivant" -- voilà une curieuse expression. Nous sommes des êtres pour mourir, vérité banale, évidente, tant pour les métaphysiciens allemands les plus modernes, que pour les grands chrétiens d'autrefois qui, comme Jean de Gerson (1363-1429) et beaucoup d'autres anciens, osaient évoquer un "ars moriendi", un art de mourir. S'il existe, ou existait un art de vivre, il existe parallèlement, cela va de soi, un art de mourir. 

Qu'il soit nécessaire d'énoncer des vérités si primaires fait, ou trembler, ou rougir. Les fondements de l'existence humaine ont été fortement ébranlés. Il est probable que ces fondements sont en passe de se rappeler, crescendo, à nous. Ce phénomène de retour du passé est, en soi, un traumatisme. Les sciences, les technologies sont nées à une époque favorable, sous un climat favorable, sur une section tempérée des terres. Même la musique classique qui connut une floraison magnifique au même moment et aux mêmes lieux, se fonde sur une gamme tempérée, une échelle de sons "bien tempérée". Car la musique est une science, le fruit d'une renaissance. Une seconde Renaissance est-elle possible ? Aura-t-elle le temps de prendre son essor et de s'imposer avant que les forces du désastre ne l'emportent ? -- c'est très douteux. Et d'abord, la vertu et la candeur, la bonne naïveté et l'innocence d'un homme demeuré enfant, l'espoir, la joie peuvent-elles renaître ? -- c'est fort douteux. 

L'idée que la science et les technologies représentent le Salut, soit pour l'humanité dans son ensemble, soit, scandaleuse probabilité plus haute, pour une petite portion favorisée des peuples, au détriment du plus grand nombre, commence à s'affaiblir. Les esprits sensés se prennent à douter de ces balivernes. "Les fausses sciences", ce titre -- qui l'eût cru ? -- d'un article du journal Le monde, paraît un signe des temps. Les "fausses sciences" succèdent aux "fausses nouvelles". Que l'économie, en tous cas l'économétrie, soit pour l'essentiel une fausse science, me préoccupait déjà, quand, tout en apprenant le chinois, je rédigeais avec ardeur mon mémoire de maîtrise. Grâce au ciel, le voyage en Asie, le passage en Asie m'a donné, par paradoxe, le sens des réalités élémentaires, un pessimisme positif,  et, plus que tout, la vertu de la patience, la qualité divine de la patience. 

Passer, savoir passer, tout est là. Apprendre à passer. La passion est le chemin du temps qui passe, c'est-à-dire la saisie de l'immobilité cachée dans le mouvement, en son cœur. Chemin fixe, marche éternelle. Déplacement sans déplacement. Non activité dans l'activité. Chemin qui, simplement, se fait. Les occidentaux ont fort à faire pour comprendre cela ; et le pratiquer,  eux qui émergent péniblement d'une longue foi au progrès. Il leur faut s'assimiler, pénétrer la passivité orientale, fausse passivité ; le fatalisme oriental, faux fatalisme ; la paresse orientale, fausse paresse. La duplicité orientale, fausse duplicité.  Rejoindre la haute vérité qui se hisse au-delà du vrai et du faux ordinaires, pour atteindre la vérité religieuse ultime où Christ, Bouddha et Allah, soudain, en s'abandonnant,  s'étreignent ; où athéisme et non-athéisme n'existent plus. ; où il ne s'agit pas de parler du silence, de faire sur lui une conférence, mais de l'habiter, d'y émigrer ; où les citations de l'Ancien et du Nouveau testament sont vécues comme des réalités, comme une forte chaleur, une vérité torride, un fait brûlant, car pour la pensée juive le Testament n'est ni vieux ni nouveau, il est unique, d'un seul tenant. Christ "fait la révolution" mais, ce faisant, il n'est venu, dit-il, que pour accomplir et parfaire. Tenir l'unique et se maintenir dans l'Unique, faire sien le geste, la Geste, le non-verbal, tel est le défi qui, pour l'Occident contemporain,  est et sera difficile à relever.