23. juil., 2018

Pages intimes (86)

 

Les menaces du président américain contre l'Iran font frissonner. Voilà un homme qui ne reculera devant rien pour conserver et protéger son pouvoir, lequel est chancelant, non seulement le sien mais celui de la culture, et presque de la civilisation toute entière qu'il représente. Et c'est quand un monde délabré s'écroule, une vieille structure ou architecture, autrefois imposante, que les dangers tout autour, maintenant sur un plan global, puisque tout est lié pour le meilleur et pour le pire, sont ressentis comme les secousses secondaires, sans fin, provenant de l'épicentre du séisme. Comment une stabilité nouvelle pourra-t-elle naître et s'établir rapidement ? En toute bonne foi et en toute raison, c'est au contraire une désagrégation qui se précise en s'accentuant, pour longtemps semble-t-il. Quoique je l'aie vu venir, mes écrits passés en font foi, cette perspective est si perturbante et si effrayante que je souhaite volontiers être dans l'erreur. Ni les intuitions, ni les analyses, ni le savoir, ni l'expérience ne peuvent prédire le futur ; l'homme le plus sage et le plus savant est pris en défaut et l'humanité erre, de surprise en surprise. Cependant, si le passé est la préfiguration de l'avenir, c'est-à-dire si les hommes, comme il est probable, sont incapables de transformer et de maîtriser, domestiquer, dompter leur nature profonde, le plus certain sera le pire. Une conversion générale, une prise de conscience collective s'opère cependant, des signes l'indiquent, mais trop lentement. Après l'enthousiasme excessif du second millénaire, nous approchons dans angoisse, ou chez certains avec l'excitation délirante du néant,  d'un décisif quart de siècle.

Loin de toute spéculation abstraite, il est possible, c'est à la fois très modeste et très orgueilleux, de parler de soi-même, en réfléchissant sur ses propres expériences. J'ai vécu à peu près deux ans à Nagasaki ; que quelqu'un m'explique donc pourquoi. Ce séjour fut la période la plus difficile de mes voyages. Je parvins à la limite de mes forces physiques et psychiques ; j'atteignis et explorai cette limite. L'atome me hantait, incarnation du diable. Intérieurement remué dans toutes mes fibres, bouleversé par l'histoire de cette ville, terre d'émigration chinoise d'ailleurs, et des mers du sud, j'avais le sentiment d'être pris au piège d'une contrée maléfique, et de ne pas pouvoir en sortir indemne, d'en sortir vivant, de m'en arracher vivant. Le père Kolbe y vécut, et d'autres saints et martyrs, y compris une petite religieuse de Bretagne, qui jamais ne retourna en France, sans doute s'y sentant à l'aise, chez elle, elle y mourut centenaire. Des forces terribles, érotiques et religieuses, mystiques, magnétiques, sont à l'oeuvre sur cette terre, ce coin de terre, pointe perdue en mer, à l'extrême sud des quatre grandes îles japonaises. On y est battu par les tempêtes au-dessus, par le feu des volcans en-dessous, et  malmené, de plus, par l'Histoire. J'évoque ce drame dans L'île enchantée, le sixième de mes romans, mais j'aurais bien les choses à ajouter, de quoi remplir un roman de plus.

Ce fut dans ce cadre, en effet, que je me regardai dans un miroir, que j'acquis la force de le faire, non seulement en tant que français, mais en tant que blanc. J'y ressentis, je l'avoue, un sentiment de culpabilité, directement en tant que blanc, sous un angle ethnique, eu égard aux malheurs, au mauvais sort s'acharnant sur cette ville. Je n'avais de cesse, d'ailleurs, de la fuir, de m'échapper vers Tokyo, très loin au nord, presque dans un autre pays, où j'avais des amis, d'autres amis japonais ; car je n'en ai jamais manqué, j'étais doué pour en avoir, j'étais japonais dans l'âme, comme j'avais été aussi chinois, de part en part ; ou Vietnamien avec Hien, Thaïlandais avec Nataya, Népalais avec Gyani. Pour que les choses aillent un peu mieux en ce monde, il serait indispensable que beaucoup parviennent à se mirer dans le miroir, à se considérer comme étranger, car nous le sommes tous sur cette terre ; autrement dit à se pourvoir d'une grande identité, en plus de la petite identité qu'il est d'ailleurs toujours possible de conserver et d'aimer. S'élargir au lieu de se rabougrir. S'agrandir au lieu de se rapetisser.

Or, sortir de son ethnie, sortir de soi-même, s'arracher à soi-même est la chose la plus difficile qui soi. Le corps renâcle, la raison renâcle, beaucoup de forces renâclent, y compris les forces religieuses qui seraient d'un grand secours pour y arriver. Ce sont les forces religieuses suprêmes qu'il convient de convoquer et d'invoquer pour enfin y parvenir.

Il est possible que le président américain, précisément à ce moment de l'Histoire, soit l'occasion offerte par la vie, pour l'homme blanc, le mâle dominant blanc, de prendre conscience de lui-même, de se regarder dans le miroir, de se livrer à une sorte de psychanalyse historique, effectuer tout un travail de recul, prise de recul, prise de conscience, un retour sur soi-même, en direct, faute de quoi Nagasaki, seconde ville désignée pour la destruction par le diable de l'atome, n'aura pas été, comme elle devrait l'être une fois pour toutes, la dernière. L'anéantissement d'une ville en quelques secondes, par de tels moyens, est l'acte le plus bas, le plus vil, le plus lâche de la longue histoire de l'art militaire.