19. juil., 2018

Pages intimes (85)

 

Terre en français rime avec guerre. Français, cependant, rime avec paix, et François avec foi. Le jeu de construction des langues, le jeu de cubes du langage, ces jeux  donnent le vertige. L'église  Saint-Eustache vient de fixer, à l'un de ses piliers, un panneau souhaitant la bienvenue aux visiteurs en de nombreuses langues. Le père François Huang serait heureux, ou est heureux aux cieux, d'y voir le chinois en bonne place, en haut à gauche, le japonais y figurant en parallèle, en haut à droite. L'arabe, le sanskrit, l'hébreu sont là ; le thaïlandais, le vietnamien, le tibétain, le script touareg n'y sont pas. Les écritures sont tellement nombreuses dans le monde, signes et preuves du génie étonnant des populations, au fil, au long des millénaires. Bienvenue a été en ce cas traduit par quatre caractères chinois 欢迎你来 au lieu de deux, un peu comme si l'on nous disait, joliment, en insistant, "nous t'accueillons, toi qui viens", huanying ni lai, tandis que le japonais a choisi la manière sobre, ようこそ, yô-ko-so, mais les visiteurs japonais comprendront et apprécieront également le chinois.

Les hommes ne parlent pas le même langage. "Nous ne parlons pas le même langage !" répliqua, sans rien dire de plus, Lanza del Vasto, un beau jour, à l'un de ses interlocuteurs et contradicteurs. Il ne s'agissait pas, dans ce cas, d'une langue étrangère nécessitant l'intervention bienfaisante d'un interprète. Au sein du même groupe linguistique, pour toutes sortes de raisons qui ne sont pas seulement sociales, pédagogiques, culturelles, liées aux chances et hasards de l'éducation, des revenus, le fait est que, parfois ou souvent, nous ne parlons pas le même langage. Alors il est inutile d'insister pour débattre à tout prix. Il vaut mieux changer de registre. Il existe d'autres langages que le langage parlé. Le geste, le comportement, l'attitude, le langage muet, la musique, les couleurs, tout est langage, au fond, chez l'homme. L'intuition elle-même, l'instinct, le psychisme lui-même, le jet ou la caresse de l'esprit, sont des langages. Malheureusement l'homme  occidental, dans bien des cas, l'homme trop éduqué, normal, est sourd et aveugle (comme disait fréquemment Cocteau) à certaines valeurs et inconnues, ou mystères, ou arcanes que la primitivité reconnaît et cultive sans peine, comme en se jouant. C'est ainsi que la communication par ondes psychiques, la lecture des pensées, la lecture des cerveaux, le lien direct cerveau à cerveau, d'esprit à esprit, ou cœur à cœur, ce langage en soi fonctionne admirablement dans certains pays, et très mal en d'autres. Cette forme d"éducation, il est vrai, correspond à des sociétés où le collectif n'est pas honni, où la désindividualisation n'est pas un péché capital.

Cocteau est l'un de ceux qui remarqua qu'au théâtre (ou au concert), l'hypnose collective est nécessaire au succès, et qu'en France, ce sentiment d'oubli de soi, en fait, de sacrifice de soi, est vécu dans la honte, et la peur. S'abandonner, se mêler aux autres, comme dans le troupeau des brebis, sous la houlette du bon pasteur, se fondre dans un milieu humain, et s'effacer, disparaître définitivement, se diluer et se dissoudre dans l'univers entier, est une impossibilité, ou un crime. Or, tôt ou tard, c'est bien là le lot commun. Non seulement nous sommes peu de choses, mais nous ne sommes rien. Et de surcroît, ce sont les individualités cachées, discrètes, furtives, fuyantes, à l'orientale, qui, poussant l'humilité jusqu'à l'effacement, deviennent seules dignes de la véritable grandeur.  Parmi toutes les expériences ici inimaginables, que j'ai faites au Japon, je me rappelle celle-ci : j'assistais à un long spectacle de kabuki. Une pause était prévue. Je suivis, sans un mot, la personne qui m'avait invité, -- je crois que c'était Dame Inoue, la femme du médecin, cette famille que j'évoque dans L'île enchantée -- au vaste réfectoire du sous-sol, où, sur de grandes tables, les plats de laque noire, les mets, les bols recouverts étaient disposés à l'avance. Des centaines de personne s'assirent sans un bruit, sans une conversation superflue. Dix minutes plus tard, les bol refermés, tout était consommé, et, toujours sans un bruit, sans un geste inutile, tous regagnaient la salle, où, immédiatement le spectacle reprit. Le temps était compté, chaque seconde précieuse. Ma sensation fut exactement celle d'une guerre. Une guerre de l'art. Une guerre pacifique. Je n'avais jamais, dans mon existence, pris, partagé un repas en compagnie de centaines de personnes, en un temps si court, sans tergiversations. Or je me sentais en communion et à l'aise, au chaud dans cette foule. C'était une communion sans signes visibles, avant tout sans paroles, en actes. Peu d'étrangers étaient présents à cette occasion, peu de blancs, en tous cas je n'en vis pas. Le kabuki-za de Higashi Ginza me paraissait une église. Avec son public de fidèles, c'était une église à un plus haut degré, et plus intense, par l'atmosphère, que presque toutes celles, chrétiennes, qui me sont ici ouvertes, celles que j'aime, comme Saint-Eustache et Saint-Nicolas-du-Chardonnet comprises. La foi n'est pas une question de mots, prêches, sermons, professions de foi, construction théologique, démonstration, manifestation tonitruante, mais d'atmosphère psychique, d'état d'esprit. L'amour véritable et profond rend muet. C'est le saisissement. La prise de possession du Père, domaine d'action où l'Occident contemporain est devenu infiniment faible, et où l'Asie est dans son élément. La jeune fille, arrivée devant l'homme qui a ses faveurs, demeure muette et incline la tête, en guise d'assentiment. Ainsi le fils, devant le père. Ainsi le fils prodigue de retour à la maison, au foyer. Ce sont les manières anciennes, qui furent celles de l'humanité depuis des millénaires, depuis les origines, et qui provoquent maintenant, dans une partie restreinte du monde qui fait beaucoup parler d'elle, qui fait grand bruit, l'hostilité et la haine.