15. juil., 2018

Pages intimes (84)

 

Je ne suis sans doute pas le seul à trouver ces jours comiques, tristes, misérables, insupportables, si ce n'était ma foi sans foi, mon indéfectible patience acquise en Asie. J'ai peu de goût pour les déploiements de forces armées, quand bien même le réalisme justifie ces préparatifs du pire, ces fastes pour veiller au grain. Car après tout, un grand nombre de pays s'abstiennent de ces défilés, exhibition flamboyante de puissance. Vaincus, l'Allemagne et le Japon n'osent s'y livrer. Quant à ce qui est nommé ici banalement, vulgairement, le fout', le football, pourquoi pas, pendant que l'on y est, pendant que nous y sommes, le foutre -- c'est, en son genre, le succédané d'un exercice militaire, compétition entre nations, les plus riches recourant aux mercenaires, comme les empires anciens, l'ancienne Rome, pour duper, mater, séduire les foules. "Agnus dei qui tollis peccata mundi, miserere nobis, agnus dei qui tollis peccata mundi, dona nobis pacem", voici en moi ce qui chante en ces jours  : "Agneau de Dieu, toi qui enlèves les péchés du monde, prends pitié de nous, donne-nous la paix". Une immense clameur de pitié se lève et monte très haut au-dessus de ces spectacles, pour qui est assez fort pour s'en détacher. Je sais bien qu'ainsi va la vie, que la vie continue, envers et contre tout, qu'il est vain de s'en étonner, de s'en offusquer et qu'il est préférable de changer son état d'esprit que l'ordre et le désordre des mondes. Je ne suis pas seul à le penser, à l'éprouver, le ressentir, mais nous sommes peu à le dire, et en définitive, c'est peut-être là le plus étonnant, le plus scandaleux : que l'on n'ose même plus le dire ; que les religieux, les philosophes, ou ceux qui pensent autrement, ne puissent plus le dire, ou ne le veuillent plus. Car il serait de leur métier, de leur responsabilité de le faire.

Les choses avancent cependant. Une  vague inquiétude monte. A divers signes, propos tenus en passant, éclairs d'intelligence, se devine la progression d'un constat déchirant, que beaucoup cherchent à repousser, tant il est grave et gros de conséquences : ce qui est normal, ou fut longtemps normal, ne l'est pas, ne l'est plus.  C'est-à-dire que beaucoup se sont trompés, ou ont trompé autrui ; et même que la société moderne toute entière s'est trompée, sur bien des points, sans doute pas sur tous ; et nous a trompés, et nous trompe, dans les meilleures intentions, évidemment, pour notre bien, et pour son bien. Certes, et c'est triste à dire, à relever, la tromperie est universelle.Thème majeur de la Bible, l'homme erre. Il est victime du péché des origines, ou de ce qui est mystérieusement entendu sous cette expression, ce que toutes les autres bibles, les livres saints indiens ou chinois, tout autant, expriment à leur manière, sous un autre angle, dans une autre perspective. L'homme n'est pas parfait et n'est pas tout-puissant, il n'est pas Dieu, loin de là, bien qu'il soit capable, éventuellement, non de le devenir,  mais de s'en approcher. Le rêve fou, satanique, cauchemardesque de la technologie et de la science, parvenues à leur stade suprême, c'est au fond, en un point ultime qui miroite et trompe, de créer Dieu en l'homme, de diviniser celui-ci, une fois pour toutes, autrement dit de réaliser ce qu'il n'a jusqu'ici qu'imaginé la nuit, anticipé à sa façon délirante. Être soudain, enfin, parfait et tout-puissant.  A côté, le rêve des artistes  est sincère et honnête, et n'engage qu'eux :  être parfait et tout puissant, si c'est possible, autant que possible, dans et par leur art. Bâtir des formes fortes, évocatrices, extravagantes et consolantes. Les formes évanescentes de la peinture et de la sculpture, constamment irréelles, quoique ne le paraissant pas ;  l'immatérialité fatale des musiques ; musique toujours abstraite, jamais concrète, ou concrète pour son malheur. En face du rêve des savants, c'est un désir saint. Le désir satanique des savants risque, pour de bon et pour de vrai, de nous détruire, de tout détruire, si la science ne "s'arrête pas", comme le conseillait, juste avant la guerre, la philosophe Simone Weil, dans son petit article sur la théorie des quanta. Ou, sans aller à cet extrême,  si elle ne se modère pas, ou ne s'assagit pas. C'est-à-dire si elle ne prend pas, enfin, conseil de la philosophie et de la religion sous leurs formes éclairées. Que le facteur de la tromperie soit capital pour tout ce qui touche l'homme, je n'en veux pour preuve, hélas, que ce passage d'une lettre de Teilhard de Chardin, non censurée, à son ami le père Valensin, où, et je n'en croyais pas mes yeux tout en lisant, il fait ainsi allusion à l'une de leurs discussions familières : "Si l'Église nous a trompés ...". Et certes il arrive aux églises, également, de se tromper, nous le savons bien, comme nous tous, nous nous trompons et trompons les autres. Nous ne sommes pas parfaits, rien n'est parfait. Comme le disait Yvonne Lefébure au piano, la perfection n'est pas possible. Seul le perfectionnement l'est. Les Églises, les organisations, les sociétés, nous tous, tout ce qui est humain, nous devons tenter de nous perfectionner. Le perfectionnement de soi, jusqu'à la maîtrise de soi, c'est même le thème majeur du confucianisme. L'Asie est très morale, et même très moraliste, il est curieux que ce ne soit pas plus connu, et remarqué. Par exemple, elle prône souvent le travail, les vertus de la famille, la modération sexuelle, le respect des anciens  et des ancêtres. Qui ne le voit ? y compris quand elle se trompe, elle aussi, l'Asie est très conservatrice, elle est très attachée au passé, elle le conserve, le préserve, sans écarter le progrès, la modernisation. Il est essentiel que celui-ci et celle-ci ne corrompent pas l'âme, les âmes, ne souillent pas les âmes.  Elle et lui doivent donc être tenus dans les limites de la simple raison. Si l'on veut quand même être optimiste, ces idées simples sont en train de faire leur chemin. Pas à pas, on va loin. La hâte est mauvaise conseillère. L'Occident a oublié ses Proverbes, ses proverbes populaires. Il serait fort avisé de les lire ; ou relire, avant qu'il ne soit trop tard.