12. juil., 2018

Pages intimes (83)

 

L'homme noir m'aborde avec chaleur, à la bibliothèque, alors que je suis occupé à feuilleter distraitement Le lièvre de Patagonie, mémoires à la libre disposition du public, après la disparition récente de l'auteur. "Vous avez dû lire beaucoup de livres dans votre vie... ",  me dit-il  Il m'est sympathique. Sans réfléchir une seconde, je lui réplique ceci : "La vérité n'est pas dans les livres." Je suis moi-même surpris par cette phrase, née, jaillie  de mes lèvres comme malgré moi. Mon interlocuteur reste muet, il semble impressionné et acquiesce du regard. En signe d'approbation, il désigne de la main le vaste espace hors de la bibliothèque, puis lui et moi, tous deux liés par notre relation, à cet instant précis. C'est à mon tour d'acquiescer, je demeure silencieux. Je lui demande alors qui il est, mais il s'éloigne, troublé, me disant à bientôt. Cette petite scène n'a duré que dix secondes. Marabout, musulman ou chrétien, ou simplement homme intelligent, il m'a donné l'occasion de dire ce que je pense profondément, de surcroît dans une bibliothèque  : "La vérité ne se trouve pas dans les livres".

Pour comble, elle ne se trouve même pas dans les livres religieux. Je crois même que ceux-ci, en essayant de définir, d'enfermer, d'arrêter les vérités, sont dangereux et présomptueux, nuisibles, avec les meilleures intentions du monde. Ils sont tout au plus une introduction, une indication. Il faut bien commencer le voyage, prendre son départ, prendre la mer. Le point d'arrivée, cependant, s'il existe, l'aboutissement, le port n'est même pas une parole, moins encore une pensée, ou un livre. Certains livres sont sacrés, plus sacrés, plus importants, plus précieux  que d'autres. Et les livres, sans conteste, portent secours, aident à saisir, ils ont joué un rôle décisif et continuent à être utiles dans la recherche de la vérité, dans les sciences. Personne n'en doute à l'heure où, précisément, leur forme change, où les voies d'accès à la vérité, à l'enseignement, à l'instruction sont en train de se transformer dans une direction que personne ne prédit. Finalement, tout est complémentaire : la parole, la pensée, la réflexion, l'investigation, la volonté, le jugement, et bien d'autres qualités encore. Souvent, la lettre est morte, et la parole vivante. D'autres fois, c'est la parole, la faconde qui est morte, qui meurt, ou fait mourir. Et la lettre peut ressusciter, la pensée peut faire renaître. Nous sommes actuellement submergés par la parole, les paroles, les conciliabules, les bavardages, et au contraire sevrés de pensée forte, de pensée vivante. Nous sommes tragiquement privés de paroles et de pensées denses, intenses et qui font vivre, font revivre, et exaltent. Et de toutes façons, sans aucun mépris, sans dédain aucun, avec une immense pitié, compassion, compatissance, que pouvons-nous attendre de bon du mondain ? Le mondain n'a jamais été si envahissant, il n'a jamais pris de pires formes. Et cependant il est inutile, vain et sot, et même idiot de désespérer. Le titre d'un livre du père Molinié, dominicain, me revient en mémoire : Adoration ou désespoir. Évidemment, je choisis l'adoration. Je conseille à tous de choisir l'adoration, non le désespoir. Le monde, tel qu'il est sinistrement à l'oeuvre, conduit au désespoir les plus fins, les plus subtils, les plus sensibles, les plus faibles, certainement un assez grand nombre d'enfants, d'adolescents doués : c'est là son plus grand crime. Décourager les débutants, les priver d'idéaux, dès le départ, les couper des sources de l'espérance, peut-on imaginer un crime plus grand ?  C'est sans doute pourquoi, plus que jamais, ceux qui eurent la chance, trop rare, d 'y être initiés se réfugient dans la musique classique, la grande musique, la haute musique, car elle renferme des réserves prodigieuses d'espoir, d'idéal et d'énergie. Elle est la preuve de l'élévation extrême de l'humanité, unie à son Dieu, une humanité alors uniquement occidentale, qui dominait le monde, qui l'écrasait, il est vrai. Je suis passé par un stade où je m'écartai de cette musique qualifiée de bourgeoise ; passé quasiment par une période d'errance où tout art, toute poésie me paraissait inutile, et injuste, et coupable. Par quelles phases, quelles étapes ne suis-je pas passé ? avant d'en arriver au point de comprendre enfin que toute la vie est un livre, un grand livre ; que tout est livre et que tout est art, et que ces distinctions, ces classifications, ces mises à l'écart, toutes ces séparations, cloisons, analyses  sont fausses et nuisibles ; et que, à qui est assez fort et assez adroit pour les réunir, tout unir, s'ouvrent des champs immenses de force neuves et vierges.

Le silence est une terre vierge, un immense territoire inconnu, ouvert sous le monde, et au-dessus du monde, et béant en soi, une grotte, un gouffre, une architecture piranésienne de grottes, caves, gouffres, les caves de l'existence, où abondent les germes de tout de ce qui est possible, appelés tôt ou tard à la vie, aux potentialités de la vie, une nouvelle terre vierge, un univers vierge, neuf, source de joie, de contentement, de ravissement.

Être, connaissance et joie ne font qu'un, savoir, existence et béatitude sont unis, qui n'en eut l'intuition un jour, un  instant ? le sentiment, le pressentiment, en un éclair ? Mais le tenir, le maintenir, l'approfondir et le vivre en toutes circonstances, tel est le privilège, le fruit dont la culture est rare. La plus haute culture. Le lien d'amour. Religion ultime. Religion des religions.